Collégiennes et collégiens racontent

II. Inauguration du chemin de fer Pont-Vallorbes 1

↖ L’une des deux locomotives, le Risoux. L’autre se nomme le Sentier.

Enfin ce grand jour est arrivé, jour de bonheur pour nous habitants de La Vallée ! Dans chaque village, tout s’émeut, tout s’agite ; tout ce qui est valide fait ses préparatifs pour partir pour Le Pont. Les coups de canon retentissent. Dès les six heures du matin, un nombre considérable de voitures et de breaks vont et reviennent, transportent les invités et les curieux. Mais qu’est-ce donc qui peut causer une pareille agitation ? C’est l’inauguration du chemin de fer Pont-Vallorbes.

À mon tour je me mets en route avec mes parents pour Le Pont. Il fait un temps magnifique pour la saison. Tandis qu’à la plaine un épais brouillard transperce chacun de son humidité, ici un beau soleil réjouit tous les cœurs ; les noirs sapins du Jura forment un contraste magnifique avec les feuilles dorées des hêtres. Nous marchons d’un pas allègre malgré la pesanteur des sacs de vivres que nous portons. Tous les villages que nous traversons ont revêtu un air de fête. Au Séchey, le collège est tout enguirlandé et couvert de drapeaux. Aux Charbonnières, un magnifique arc de triomphe se dresse à l’entrée du village ; des devises y sont écrites 2. De tous côtés on ne voit que verres de couleurs, lanternes vénitiennes, drapeaux, oriflammes, bannières, etc., etc., etc. Tout le long de la route sont plantés des sapins couverts de banderoles de papier de couleur et de fleurs artificielles. Un peu plus loin, à l’autre bout du village, est dressé encore un arc de triomphe non moins beau que le premier.

Mais continuons notre route. Bientôt nous atteignons Le Pont. Les coups de canon se succèdent sans interruption ; les pièces sont desservies par de vieux artilleurs à barbe blanche avec les vieux uniformes et leur croisée blanche. À gauche de la route est établie la cantine de
Mme Déglon de Lausanne. Les émanations de la cuisine arrivent jusqu’à nous. Le village du Pont présente un coup d’œil vraiment féerique ; les maisons disparaissent sous les forêts de guirlandes de sapin. C’est une profusion inimaginable de couleurs variées, de drapeaux, de fleurs de papier, d’innombrables lanternes vénitiennes, de verres de toutes couleurs. Les lilas même ont refleuri pour la circonstance. La gare, quoique de dimensions modestes, ne le cèle en rien pour le confortable et le nécessaire. À côté de la gare aux voyageurs s’élève celle aux marchandises. En suivant la ligne du chemin de fer, nous trouvons les glacières qui, elles aussi ont revêtu un air de fête. A 11 heures le premier train arrive, ramenant les autorités de La Vallée qui sont allées recevoir les invités du dehors. Ils sont reçus au bruit et au son de la musique. La locomotive le Risoud est couverte de guirlandes de

sapin et de drapeaux. À midi le second train amenant les autorités cantonales et tous les invités du dehors arrive à son tour et que de nombreux vivats éclatent à leur arrivée. À mesure qu’ils descendent du train, de jolies demoiselles leur offrent des cocardes composées de rubans rouges et blancs et d’une petite branchette de sapin. Au sortir de la gare, le cortège se forme pour aller faire le tour du village du Pont. Un peloton de gendarmerie ouvre la marche. Il est suivi de la musique, puis viennent les drapeaux des Glacières, de l’Union Instrumentale du Brassus et de la Chorale du Sentier ; derrière les autorités. Le cortège va encore faire le tour des Charbonnières afin de rendre ses hommages à la contrée.

Une fois de retour au Pont, ces Messieurs se placent sous la cantine où les attend un dîner copieux. Et nous, profitant de ce moment de repos, nous allons nous établir au milieu des champs. Après m’être réconforté, j’allai écouter les orateurs qui se succédaient à la tribune. C’était à qui pourrait le mieux faire l’éloge des habitants de La Vallée. Mais ce fut la poésie en patois de
M. Monnet, rédacteur du Conteur Vaudois, que l’ai le plus goûté dans tous ces discours. Le canon se joignait aux applaudissements.

Mais le temps se passe même dans la joie et les plaisirs. A 3 heures, un train partait emmenant une partie des invités. Pendant que je goûte, l’illumination commence, toute la rade resplendit de lumières ; une ligne de falots traverse le lac, un cordon de lanternes vénitiennes est tendu tout le long de la rive du lac.

Les verres de couleurs sont placés sur les fenêtres de toutes les maisons. Sur les piliers de pierre qui supportent les barrières du Pont qui sépare les deux lacs, sont allumés des flambeaux de poix et de résine. Tout cela se reflétant dans le lac forme un spectacle féerique. Mais il fallait songer au retour, car nous avions deux grandes lieues à faire pour rentrer à la maison. Nous partons. Arrivés au-dessus des Charbonnières, la canonnade recommence, la musique se remet à jouer : c’est pour le départ du train de 7 heures 10 qui emmène le reste des invités étrangers. Nous voyons ses lumières disparaître rapidement sous le tunnel et… plus rien qu’un long sifflement qui se répercute de rocher en rocher.

Nous nous remettons en route et arrivons à la maison parfaitement satisfaits de cette charmante journée du 30 octobre si importante pour notre Vallée et qui restera toujours gravée dans mon cœur.

Solliat, 12 novembre 1886, Ière classe, 2e volume,
p. 60 à 64, Charles Capt 3.

1 Au niveau orthographique, Vallorbes apparaît dès la fin du 15e siècle et jusque vers 1900. (vallorbe.ch)

2 Nous ne les avons hélas pas retrouvées. Elles étaient du genre : Vous qui passez ici d’un air serein – sachez qu’ici est le pays du vacherin !

3 Mis à part les photos de l’inauguration du Le Pont-Vallorbes, celles des glacières aussi, nous ne connaissons aucun cliché propre à la construction de cette ligne de chemin de fer. Où donc avait passé Auguste Reymond ?

R. Rochat

↖ Le cortège s’en va contre Les Charbonnières.

↖ La foule et la cantine de Mme Déglon de Lausanne le 30 octobre 1886.

Laisser un commentaire