
Note : début illisible de par une encre trop pâle. Le reste difficile. Tentons quand même d’y retrouver les propos de l’auteure, Sophie Piguet du Brassus.
Je suis née le 2 janvier 1873, dans le plus beau coin de pays que vous pourriez imaginer : la Vallée de Joux.
J’ai le bonheur d’avoir d’excellents parents et bon nombre de frères et sœurs. Je ne me souviens que vaguement des premières années de ma vie. Mes plus anciens souvenirs datent, je crois, de l’école enfantine que je fréquentais à l’âge de 4 ou 5 ans. Quand j’eus 6 ans, j’entrai à la 4e école du Brassus et je n’étais pas peu fière d’aller à une véritable école.
J’y appris à lire, écrire, compter, mais aussi malheureusement à babiller et à rire. Lorsque j’avais été coupable, la maîtresse m’envoyait au coin ou derrière la porte et alors j’éprouvais une si grande humiliation, que je me promettais d’être plus sage à l’avenir. Lorsque je rentrais chez nous après l’école, je faisais vite mes leçons et j’allais m’amuser dehors. Quelles bonnes parties nous avons faites entre petits voisins. Quelquefois nous imitions les maçons, élevant des maisonnettes de terre qui n’auraient été commodes que pour des souris et non pour des enfants. D’autres fois, c’étaient des jardins où nous plantions de belles fleurs des champs ; nous les arrosions bien, mais hélas, le lendemain déjà, elles penchaient la tête tristement et mouraient.
Mais un de nos plus grands plaisirs était d’aller sur la Côte. Nous faisions de jolies cabanes de mousse, nous arrangions des parois de branchages et nous restions là jusqu’à ce que le soleil se couchât et que la nuit s’avançant dans les grands sapins nous remplisse d’une vague terreur. Mais quand venait l’hiver tous ces jeux étaient interrompus, la neige en recouvrant tout de son blanc linceul chassait tout le monde dans les maisons. Mais nous n’en étions pas plus malheureux. L’école nous occupait une bonne partie du jour et le soir, nous dessinions et nous lisions.
Qui n’aime pas ces joyeuses soirées en famille, lorsque le vent fait gémir au dehors seulement, chasse des tourbillons de neige et fait trembler les vitres. Qu’on se réunisse autour d’une grande table, chacun apporte son ouvrage, les plus petits font leurs leçons pour l’école et la maman tout en tricotant, explique la leçon à celui-ci, intéressée au dessin de celui-là et souriant à tout ce petit monde qu’elle aime tant voir autour d’elle.
Et puis l’hiver a bien ses plaisirs aussi. En rentrant de l’école, s’il avait neigé, nous prenions nos petits traîneaux et alors quelles bonnes glissades ! Puis lorsque notre beau lac se couvre de glace transparente, quel belles courses en patins !
Puis quand venaient Noël et le Nouvel an, quelle joie ! Nous, élèves de l’école du dimanche, nous nous réunissions au Collège Neuf pour aller en cortège à l’église. Quand nous entrions, quel magnifique coup d’œil : le grand sapin avec ses mille bougies étincelantes, ses pommes rouges, ses chaînes de noix dorées, c’était féerique.
Bientôt un chœur de voix enfantines répétait le beau chant de la naissance du Sauveur. Après quelques petits discours du pasteur et de nos bonnes moniteurs, on procédait au dépouillement du beau sapin. Chaque enfant recevait des pommes, des noix, des bonbons et en outre un charmant petit livre avec de belles gravures.
Une antique mode existe dans quelques familles et en particulier dans la nôtre, c’est de mettre ses bas ou ses souliers sous la cheminée le soir du
31 décembre. Le premier jour de l’année nous nous levons furtivement à l’aube et nous allons voir ce que le bonhomme Janvier a apporté à ses petits amis. Ce sont alors des cris de joie à n’en plus finir. Les uns trouvent une poupée, une toupie, une arche de Noé, une boîte de couleurs, etc.. Et les parents, qui poursuivent les recherches et poussent des cris de surprise à chaque nouvelle trouvaille. Vive Noël. Vive la joyeuse enfance !
Je grandis ainsi jusqu’à l’âge de 12 ans dans ce bonheur le plus parfait et la liberté la plus grande. En vérité, j’étais bien heureuse, j’avais de bons parents, des frères et des sœurs, des camarades et j’ai toujours joui d’une santé excellente.
Cet âge restera toujours gravé dans mon souvenir. Et c’est alors que j’ai quitté l’école primaire pour entrer au Collège. Je sentis que désormais la responsabilité de mes actions reposerait sur moi et je me promis d’être toujours sage, obéissante et de bien profiter de mes leçons.
J’étais en état de comprendre tout ce que j’avais déjà coûté à mes parents et tout ce que j’allais encore leur coûter. Mais ces 3 années ont été bienheureuses pour moi. La première a été remplie de plaisirs. Pendant l’été, nous avons fait de belles courses, entr’autres celle de Salvan dans le Valais qui restera toujours le meilleur souvenir de mes années d’école. Cette course a duré
3 jours. Transportés tout à coup de notre paisible vallon dans cette nature sauvage des grandes Alpes, nous n’avions qu’une voix pour l’admirer et qu’un cœur pour l’aimer et être fiers de notre belle patrie.
Ici c’était un torrent dont l’eau écumeuse se précipitait en mugissant sur les pierres, là c’étaient de hautes roches ou de profonds ravins au fond desquels nous apercevions l’abîme sans fond, le gouffre sans espoir.
Et c’est le repas en commun dans la salle d’un hôtel, les écoliers plaisantaient, le maître souriait et répondait avec indulgence à leurs questions enfantines.
Mais hélas ! Ces jours de plaisir passèrent si vite. Il fallut reprendre le chemin de la maison et bientôt celui de l’école et recommencer à travailler dur. Ce n’était pourtant pas un supplice et quant à moi, j’ai toujours aimé l’école.
Les leçons de français, d’histoire, les sciences physiques et naturelles, l’étude de l’allemand et de l’anglais, m’ont toujours captivée davantage que les mathématiques. Oui, je me rappellerai toujours avec joie de ces trois années passées au Collège. Chaque jour nous venions brassant la neige, bise ou pluie. Quelquefois, lorsque le temps était trop mauvais, nous prenions des provisions pour dîner dans une des salles du Collège.
Et lorsque nous avons préparé notre soirée ! Chaque jour nous faisions une répétition afin d’apprendre leur rôle aux acteurs. Puis lorsqu’arriva le grand jour, ce fit en tremblant que nous nous présentions pour jouer nos rôles devant un public qui n’était pas toujours des plus sympathiques. Puis à la fin de la soirée, le casino se transformait en salle de bal et nous dansions jusqu’à une heure voisine du jour.
Mais ce beau temps est passé, il ne reviendra plus. Il a fallu quitter ce cher Collège où j’ai été si heureuse. C’est là que j’ai acquis une instruction qui me sera très utile plus tard, c’est là que j’ai fait connaissance avec d’aimables camarades, c’est là enfin que j’ai appris à aimer et à vénérer notre cher maître, Mr. Bourgeois, à qui je tiens de témoigner ici ma profonde gratitude pour la peine qu’il a prise avec moi pendant les 3 ans de mon séjour au Collège. Je ne vous ai parlé presque que de mes plaisirs dans cette courte biographie. Comment aurais-je fait autrement, puisque je n’ai eu guère que des plaisirs depuis que je vis. Si parfois j’ai pleuré, ce n’était que de petits chagrins vite apaisés. Si j’ai été heureuse, ceux qui ont vécu près de moi l’ont-ils toujours été ? Je ne le crois pas. J’aurais pu être plus obéissante, plus aimable et douce, j’ai de bien vilains défauts, mais je veux essayer de m’en corriger afin de rendre heureux ceux avec qui je vis.
Brassus, 3 février 1888, 1ère Classe, Sophie Piguet, volume III, pages 75 à 85.
R. Rochat

