
Ils partaient. Pour six mois, ou même pour huit mois. Ils ne passaient guère que l’hiver au pays. Alors ils retrouvaient la femme et les enfants. Et ils s’occupaient comme ils pouvaient, sans pouvoir interférer sur les travaux de la femme qui, par nécessité, avait dû prendre des responsabilités. Avec le bétail par exemple, la vache que l’on tenait pour avoir du lait, le cochon que l’on élevait avec le petit-lait, car avec le surplus du lait réservé pour le ménage, on fabriquait du fromage, fermier, du stracchi, comme on l’appelle par ici. On le mettait mûrir, ou plutôt sécher, à la cave. Il devenait dur comme du bois. On pouvait le râper à la manière du parmesan.
Alors l’homme, rentré au pays, il était un peu désemparé. Souvent, parce que là-bas il était bûcheron, il avait acheté une parcelle de forêt, pas très loin de la maison, et il allait s’en occuper presque tous les jours. Faire du nettoyage, qu’il disait. Et planter des sapins, comme on en plante en Suisse, bien alignés, pratiquement au cordeau. Et cette parcelle de forêt, ô pas bien grande, elle était devenue pour lui non seulement une occupation, mais un refuge. Et maintenant, puisqu’on s’occupait de forêt là-bas, et qu’on faisait la même chose ici, il fallait avoir des outils des deux côtés de la frontière, car là où l’on travaillait pour gagner sa vie, on gardait à l’année une sorte de petit pied-à-terre, un réduit, une cabane où on laissait son matériel. Ou on confiait celui-ci à un copain resté sur place et sur lequel on pouvait compter.
Et pour ces seconds outils, comme pour les premiers d’ailleurs, il fallait acheter ce qu’il y a de meilleur. Des outils façonnés par l’entreprise Rinaldi, que l’on trouve le long de la rivière Brembilla, une zone que l’on appelle Vecchia Fucina. Elle y est encore, Construite un peu comme une immense demi boîte de conserve. On connaissait le patron. Celui-ci vous racontait qu’il y avait plus de cent cinquante ans que la famille fabriquait des haches et des serpes. Et tous ces outils étaient estampillé Rinaldi. C’était la marque de l’excellence, car on trempait les aciers selon des méthodes que l’on ne divulguait à personne. De l’acier qui devenait très dur et très coupant, suffisait de l’aiguiser en conséquence.
De ces outils-là, qu’on servait tous les jours dans le pays où l’on allait, en Suisse, à la Vallée de Joux, ou en France, dans l’Isère. On en parlait parfois avec les natifs, ou même avec le garde-forestier. On lui disait :
– On n’en veut pas d’autres. C’est le haut de gamme. Ceux que Rinaldi, là-bas, il produit. On le connaît Rinaldi, on parle de forêt avec lui quand on va acheter des outils à son usine. Et les haches qu’il fait, par exemple, ce sont les meilleures pour écorcer. Il faut un tranchant large, mais que le fer soit léger. Une hache élégante qui se tient facilement dans les mains et qui coupe. Et puis les serpes, Monsieur Piguet – car c’est le nom de ce garde-forestier-là, ils sont deux, lui et René de l’Épine que l’on appelle Mesi, un Rochat de plus ! – ce sont aussi les meilleures. Regardez la mienne, elle a juste la forme et la longueur qu’il faut. Elles sont parfaites, et bien aiguisées, elles vous coupent une branche de la grosseur du pouce d’un seul coup.
Les serpes, les boscaioli, ils les mettent dans le dos, pendues à un crochet, le coupant contre en haut et non pas contre en bas. Oui, le Rinaldi, on le connaît. Et quand il nous manque un outil, on va là-bas. Bon, faut déjà descendre au village, et puis après faut longer la route sur deux kilomètres, et son usine est là, entre la route et la rivière. Il a des tas d’employés, et puis maintenant il a ses fils qui vont reprendre. Faut pas laisser tomber une entreprise pareille. C’est la réputation d’une région. C’est la marque Rinaldi connue dans le monde entier. Vous prenez n’importe quelle serpe, par exemple, et vous regardez la marque. Et si ce n’est pas Rinaldi, vous vous rendez compte que la courbe, elle n’est pas tout à fait la même et que votre serpe coupera moins bien, sera moins aisée à manier. La même chose pour les haches. Il faut vraiment que le tranchant du fer et sa largeur soient parfaits. Et fine avec ça. Dzipp, dzipp. On voit les écorces gicler, et d’autant plus aisément quand c’est la sève montante. Ils enlèvent de longues bandes d’un coup qui tombent à terre, mais attention, faut pas marcher sur la partie où il y a la sève, ça glisse comme du savon. Faut d’ailleurs toujours faire attention dans les bois. Surtout quand l’on abat. Alors on gueule. Un grand cri qui résonne dans toute la profondeur de la forêt. On sait qu’une plante va tomber, et qu’elle tombe dans un grand fracas de branches. Et après on ébranche. Avec la hache Rinaldi, tchac, tchac. Et puis on écorce. Et puis l’on se fatigue. L’on prend les neuf heures, on a commencé avant sept heures, puisqu’on loge dans la forêt, dans une cabane. Et plus tard le repas de midi avec du vin rouge qui est contenu dans une bouteille de bière d’Orbe, que l’on a sortie du sac à poils. Ceux-ci, on les achète à l’arsenal de Morges. On les paie 5.-. Ce sont les rebuts de l’armée suisse. Les soldats ne les utilisent plus. Ils sont pratiques. C’est la femme ou la fille, quand celles-ci sont venues avec vous et ne vous laissent plus seul en ce deuxième pays, qui le remplit. Tous les soirs. Allez hop, faut préparer le sac pour le lendemain. Et ne pas oublier le vin. Et qu’il y ait la ration.
Voilà, le garde, il vous a dit :
– Luidgi, la prochaine fois que tu vas en Italie, tu me ramènes une hache Rinaldi. Mais attention, la même que la tienne, pas une autre qui aurait quelques centimètres de moins ou de plus. Exactement la même. Et puis, pendant que tu y es, prends aussi une serpe.
Voilà, la maison Rinaldi travaillait le métal depuis plus de 150 ans. Et pas de problème pour la reprise, puisque les fils s’intéressent à leur tour au métier. L’usine, elle reste un peu sombre à l’intérieur. On voit surtout le fer porté au rouge. Et puis il y a dans les bords des entassements incroyables de serpes, mises les unes sur les autres, finies, avec le cuir et le crochet. Et puis des haches, des tas pareils. Et des pelles, et toutes sortes d’autres outils, car la maison, elle a dû diversifier pour ne pas perdre des parts de marché. Elle a parfois même repris les formes d’anciens outils, car ceux-ci étaient plus performants. On avait cru bon d’innover et en fait on s’était trompé sur la forme, sur le poids aussi. Faut pas faire des innovations qui ne tiennent pas la route. L’expérience doit servir. Mais enfin, des faux-pas, tout le monde en fait. Et parfois même, les faux-pas, c’est ce qui aide à progresser. Et surtout à rester performant. Comme les Rinaldi le sont toujours, là, tout près de la Brembilla qui, ces jours-ci ne charrie plus beaucoup d’eau à cause de la sécheresse. Vous n’allez pas le croire, mais l’autre jour, à un petit thermomètre qu’il y a là, à l’ombre d’une remise, il faisait 38°. Et c’était la première fois que l’on avait constaté une température pareille. Et aussi, l’eau nous dégoulinait sur tout le corps.
R.- Julius della câ di Musitei



