Le chemin de l’enfance

Journée quasiment euphorique, avec une lumière exceptionnelle inondant le paysage bien qu’on en soit quelque peu éloigné par une arcade de verdure ne permettant plus qu’à peine de découvrir le lac. Magnifique moment de l’année, encore en mai. Les pommiers et poiriers sauvages ont déjà perdu leurs fleurs. La saison sera-t-elle bonne, pourra-t-on cueillir à l’automne comme l’an passé à profusion les petits poires et éventuellement ces butzines qui ont fait défaut en 2025 ?

↖ Les roseaux ont poussé en masse, il ne reste pas grand chose, ni de nos « rivières » ni de nos travaux ! Au loin le lac Brenet.

On est presque ivre d’impression face à cette nature puissante, exubérante, au plus fort de sa croissance, avec pour les sapins en trop grand nombre parmi les feuillus, dont la sève, on le sait d’expérience, est claire comme de l’eau mais se révélerait néanmoins collante au possible si l’on avait à abattre l’un ou l’autre de ces résineux. 

Étonnement peu de monde en ces jours précédant la Pentecôte qui se révélera de manière certaine brillante avec cette splendeur printanière. Ces jours-ci seront en conséquence assurés d’une circulation maximale qui aura rempli tous les parcs du village du Pont, d’autant plus que le lac est presque plein et d’une beauté stupéfiante. Tu te mets sur l’une des jetées du quai et tu le regardes dans toute sa longueur, sidéré de tant de beauté. 

Pour l’heure tu marches sous le feuillage des grands arbres, tu humes ces bonnes odeurs d’une végétation quasiment luxuriante. Tantôt tu l’avais fait avec la riche floraison des Crêts de l’Épine où les grandes ombellifères te donnent déjà les parfums de l’été. Tu dépasses ensuite Bonport. Tu donnes un nom à tous ces arbres selon tes modestes connaissances en botanique et enfin tu arrives à la Tornaz où un reste d’eau sort des champs et crée un petit ruisseau qui s’en va, tout modeste, contre le lac qu’il rejoint après avoir traversé le vaste champ de roseaux. En cet instant te reviennent ces souvenirs crus oubliés mais qui deviennent très proches tout à coup parce que tu te donnes la peine de les raviver. Allons, ta mémoire est encore bonne et sait te servir à l’heure qu’il faut ! 

Alors vous veniez souvent vous promener ici, soit arrivés par le lac après avoir tiré la barque de l’oncle sur le rivage, soit à vélo tandis que celui-ci tremblait de toute sa membrure sur les pierres du chemin. Vous l’abandonniez, chacun appuyé contre les arbres, Puis vous enleviez vos chaussures et vos chaussettes pour marcher aussitôt pieds nus sur la terre blanche et rejoindre des ruisseaux plus nombreux, semble-t-il, qu’ils ne le sont devenus aujourd’hui. Ils couraient du bord du chemin parmi les arbres au lac. Il y avait là possibilité de creuser dans la terre blanche et molle, de faire se rejoindre ces minuscules rivières, de créer des barrages, bref de jouer à l’ingénieur qui décide du destin de ces modestes ruisseaux. L’eau en devenait trouble jusqu’au lac. Vous étiez avec les arbres, sur vos arrières, les roseaux auxquels vous vous mélangiez et dont vous entendiez sous une brise légère le bruissement un peu sec et métallique des longues feuilles coupantes. Le Brenet était un peu plus loin. Se faisaient aussi entendre les oiseaux de l’endroit, ceux du lac en particulier. Vous étiez seuls. Seuls comme des Robinson, avec ces vacances qui, nom de sort, allaient bientôt prendre fin. Raison pour laquelle goûter d’autant plus à ces heures heureuses de liberté. Quand l’avenir se limite au présent, et à peine plus loin l’école et ces prochaines vacances d’automne où vous pourriez revenir ici. Ne pas voir plus loin, ignorer totalement qu’un jour l’on serait adulte et que l’on ne viendrait peut-être plus jouer en cet endroit à notre goût idyllique. L’infâme trahison, celle des lieux que l’on ne fréquente plus, celle de ces activités que l’on abandonne, certes mineures, néanmoins pleines de charme et à nos yeux de la plus haute importance.

On laisserait bientôt nos pieds mouillés et salis de boue blanche sécher au soleil, on remettrait ses chaussettes qui répandraient plus tard un peu de sable sur le sol alors qu’on les enlèverait, on chausserait ses souliers, les bruns, avec la pointe rappée, et l’on rentrerait au village, soit par le lac avec la liquette de l’oncle, soit par la route du Pont à Vallorbe. On avait accompli nos travaux d’irrigation dans une parfaite sérénité pour reprendre contact avec le monde et retrouver la maison de l’aïeule, son perron bienheureux et le vol incessant des hirondelles sur ce quartier béni du Haut du Village. C’était encore le plein été. 

Tandis que moi, je rejoindrais la réalité pour achever mon tour du lac, plein encore d’admiration pour cette prodigieuse nature dont il me semblait nécessaire aujourd’hui de vouloir m’en imprégner comme je ne l’avais encore jamais fait. 

R.-Julius. 

↖ La végétation exubérante du chemin de Bonport et de la Tornaz.

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