Histoire : La pomme de terre bonne à tout faire (1er chapitre)

La pomme de terre est originaire des Andes du Pérou et du Chili. Elle pénètre en Espagne en 1534.

Chapitre premier :
Une introduction lente et difficile 

↖ Une région parfaite pour la culture des pommes de terre, La Cornaz, Haut-des-prés, L’Epine. Photo Auguste Reymond

La pomme de terre est originaire des Andes du Pérou et du Chili. Elle pénètre en Espagne en 1534. De là et petit à petit elle gagnera le reste de l’Europe, en Suisse dès le début du XVIIIe siècle. La France résistera plus longtemps et ce n’est que sous l’influence d’Antoine Parmentier qu’elle arrivera à gagner le cœur de ses habitants. Elle acquerra définitivement sa place lors de la disette générale de 1816-1817, où elle permit en grande partie d’éviter la famine.

Elle fait partie des solanacées et de la catégorie des plantes sarclées. Le savant bâlois Caspar Bauhin lui donna le nom scientifique de solanum tuberosum.

Et la patate, alors ? On donne volontiers ce nom plus populaire à la pomme de terre. En fait la patate est un légume similaire mais sucré. 

La pomme de terre est un légume-tubercule.

Cela étant dit en guise d’introduction, nous laisserons la plume à Auguste Piguet qui est le seul historien combier à nous avoir donné quelques lignes sur la pomme de terre bonne à tout faire ! Il le fit dans son œuvre folklorique et manuscrite rédigée vers 1950, reprise aux Editions Le Pèlerin en 1999 dans l’ouvrage : Vieux métiers de la Vallée de Joux, pp. 030-031 : 

La pomme de terre pénétra sur le tard dans notre contrée. Le pasteur Bridel (grand-père du doyen) travailla à son acclimatation 1. Impossible d’établir la date précise de l’apparition du précieux tubercule. Un livre de raison, (en ma possession), signale en 1770 un champ de pommes de terre aux Piguet-Dessus 2

Le branle donné, nos populations eurent tôt fait de reconnaître les mérites de la « trûhla » (mot qui répond à « tubercule ». Ce terme dut s’appliquer antérieurement à une autre plante à tubercule, mais à laquelle ?). Les autorités firent distribuer des pommes de terre aux pauvres l’année de la misère 1816. 

Grand émoi de 1846 à 1848 : une maladie insidieuse s’attaqua aux pommes de terre. Mais un moyen efficace de lutte fut découvert : le fraisil (fazil). Cette poussière de charbon extraite des anciennes charbonnières ou « faudes » se substitua au fumier. L’antiseptique triompha de la pourriture. 

Le Chenit connaissait jadis divers sortes de pommes de terre. La rouge du Campe (rôdz dâo Kapu). Facile à défaire, elle convenait pour la soupe. La bêgêt (béguette) rouge et la jaune (la beget est en forme de croissant) ; la noire à fleur d’or donnaient l’odorant « berbot », soit pommes en robe de chambre cuites à la vapeur, le court-bouillon (kôrbôlè), pommes pelées cuites avec un peu d’eau dans une marmite, se défont d’elles-mêmes. La tarbula (carles bullita) : pommes de terre cuites sous la cendre, connues surtout aux Charbonnières. Les jaunes plates (dzona platè) enfin passaient pour insurpassables en friture. 

Ces espèces, acclimatées depuis des générations mais d’un rendement médiocre, durent céder le pas à des sortes de plus grande taille venues du dehors. Vers 1880, on commençait à parler des erli (early) ou pommes de terre printanières destinées à la soupe et des épêrato (imperator) servant à tous autres usages. Ces termes anglo-latins ne vécurent qu’un temps. Une série d’autres les remplacèrent. Chaque année il s’en crée de nouveaux. 

L’abandon progressif de la culture des pommes de terre se fit surtout sentir dans la commune du Chenit, la plus industrialisée des trois. À quoi bon s’abîmer les mains à manier le fossoir, se disait l’horloger, quand on peut se procurer d’excellentes pommes de terre à moins d’une pièce le quintal métrique, méthode trouvée singulièrement moins pénible que le fossoir en « rôka » ou « rompure », soit un terrain vierge, le gazon écobué et brûlé au fornet (forne). Les deux guerres mondiales remirent chez nous, comme sur tant d’autres points, la culture de la pomme de terre en honneur. 

Notre historien remonte à 1770 pour une première apparition du solanum tuberosum à la Vallée de Joux. Or lors de nos recherches pour établir l’historique du 600e de la commune du Lieu, nous découvrîmes des informations antérieures. Il vaut la peine de les signaler. La plus ancienne sur laquelle nous pûmes mettre la main date du 16 novembre 1761. On lit : 

Payé aux messeillers pour leur salaire d’avoir gardé les pommes de terre au Martelet, 6 (florins) 3

Une autre note est du 6e dudit (septembre) 1762 : 

Les ci-après ont été établis messeillers pour les pommes de terre du Martelet, lesquels ont promis sous mes mains de s’en acquitter fidèlement et aussi de faire attention aux choux et autres légumes qui resteront dans les confins pendant une année dès ce jour. 

Le Sr. Abram Guignard Le Sr. Moyse Reymond – Le Sr. David Moyse Rochat pour lui et pour le dit Reymond – Joseph Humberset Sr. Jean Pierre Guignard – Son fils soit Pierre Abraham Guignard en leur nom 4

La pomme de terre semble être désormais adoptée. Mais non sans des atermoiements possibles qui remettent en cause le succès du précieux tubercule dont on ignore encore sans doute les incroyables possibilités. Le texte qui suit est-il preuve qu’il put y avoir des hauts et des bas dans l’implantation définitive du légume-tubercule ? 

Du 9e mars 1771. L’on a jugé convenable de reprendre les râpes du Martelet pour les cultiver. L’on devra en faire autant de parties que de chefs de famille il y a dans le hameau qui seront faites par deux ou trois personnes le plus équitablement qui leur sera possible pour être ensuite tirées au sort, d’intention que chacun cultivera la sienne en bonne économie. L’on n’y sèmera rien mais elles seront ensemencées de jardinage comme pommes de terre et choux-raves et raves et point de choux blanc. Celui qui plantera ou sèmera autre chose en sera privé et elle s’amodiera au profit du village. De même en sera-t-il de ceux qui ne les cultiveront pas ou qu’ils le feront mal. Il sera interdit à qui que ce fût d’y aller dès le premier juillet que sous les yeux des messeillers. Qui que ce fût ne pourra enlever les fruits à l’automne que par connaissance du village. On rétablira pour ce les messeillers, sur le même pied qu’il avait été anciennement.

Une dernière note scelle le tout : 

Du 5 septembre 1772, les chefs de famille du village du Lieu assemblés. 

L’on a établi pour messeillers des pommes de terre Abraham David Aubert, David Guignard feu Pierre. 

Mais que dit notre historien local Lucien Reymond de l’origine de la pomme de terre et de sa culture ?

On dit vulgairement que le sol de la Vallée produit pour nourrir ses habitants le dimanche. Il faut donc que l’industrie supplée à l’entretien des six autres jours de la semaine. Ce dicton est vrai à certains égards ; néanmoins, pour n’être qu’un accessoire, le produit de nos champs et de nos prés a bien son petit mérite 5.

C’est sans doute un peu dès cette époque que l’on a toujours cherché à minimiser la place de l’agriculture dans notre économie régionale. Et pourtant pratiquement tous les habitants possédaient encore un petit domaine qu’ils menaient conjointement avec une activité industrielle que l’on pratiquait pour l’essentiel en atelier. 

Les chiffres que donne L.R. cette même année 1864 pour le volume de pommes de terre récolté sont les suivants pour des sacs de 10 quarterons, soit en principe plus de 100 kg ! : Le Chenit, 1800, L’Abbaye 1100, Le Lieu 1200. total 4100 quarterons, avec une valeur approximative de la récolte de 41’000.- Comparé à la valeur des grains, somme de 81’160.-. 

Le tout n’étant tout de même pas rien ! Et occupant surtout bien du monde. 

Lucien Reymond complétait ses propos quelque vingt ans plus tard. 

L’introduction de la pomme de terre eut lieu dans la dernière moitié du siècle passé. On la doit à l’initiative de quelques citoyens, à celle en particulier du pasteur Philippe Bridel, mort à L’Abbaye, en 1771, à l’âge de quatre-vingt-onze ans. Cette culture, d’abord en butte aux contradictions et aux moqueries, prit de l’extension dès le commencement de notre siècle 6.

Ce qui reste inexact, on l’a vu plus haut. Et l’on peut aussi le prouver par le journal personnel du secrétaire de la commune du Chenit Benjamin Golay. Pour le 7 novembre 1779 il note : 

Livré à Jean Meylan de la Cottière pour
2 quarterons de pommes de terre qu’il a promis me faire rendre ici, 2/6/. 

Je lui ai remis un sac pour les mettre 7.

Les sacs ne pouvaient guère être qu’en chanvre à l’époque. On retrouve l’homme le 6 mai 1783 : 

Doit Pierre Meylan cordonnier pour un quarteron de pommes de terre, 2/./. et 3 L. de lard de 1781, 3/4/6 8

La pomme de terre était donc cultivée aux Piguet-Dessous au moins dès 1779, et sans doute avant, sans que néanmoins nous ne puissions donner une date précise pour ces débuts.

Paul-Auguste Golay, quand il écrit ses Notes sur le passé des Piguet-Dessous, texte paru dans la RHV en 1923, ne semble pas avoir eu entre les mains le journal de son homonyme. Il note simplement à la page 22 : 

Ne connaissant pas encore la pomme de terre, ils cuisaient des raves dans les braises de leur foyer. De là l’expression : Ne pas laisser la rave au feu, qui se dit encore de quelqu’un qui est pressé de prendre possession de son bien. 

En note il avait précisé : 

Le premier champ de pommes de terre dont il soit fait mention aux Piguet-Dessous est celui de Jaques Reymond, régent, en 1791. 

Par contre, dès les commencements, chaque maison possédait un courtil, contrairement à la tradition rapportée par J.-D. Nicole qui dit que les premiers habitants « ne savoient pas ce que c’étoit que jardinage ».

Le volume du quarteron variait selon la région entre 12 et 16 livres environ.

1. Une fois de plus on cite le pasteur Bridel sans donner aucune référence précise. 
2. Document inconnu de nous. AP ne fait-il toutefois pas ici erreur de date et de lieu ? Ne s’agirait-il pas des Piguet-Dessous et de la culture de pommes de terre par Benjamin Golay en 1779 ? 
3. Archives du hameau du Lieu (AHL), NA 2, du 16 novembre 1761. L’orthographe par trop fantaisiste a été rectifiée. Il en sera de même de tous les autres extraits. 
4. Op. cit. Idem pour les deux autres extraits. 
5. Lucien Reymond, Notice historique sur la Vallée de Joux, 1re édition, 1864, p. 73. 
6. Lucien Reymond, Notice historique sur la Vallée de Joux, deuxième édition, 1887, p. 124. 
7. ACV (Archives cantonales vaudoises), Fonds P Auguste Piguet, D 76, 1745-1791, « Livre de mémoire ou journal pour moi Benjamin Golay ». 
8. Idem

↖ Les labours au Mont-du-Lac en 1905. Le champ avait-il été cultivé en pommes de terre avant que d’être ensemencé en orge ou en avoine ? Photo famille Jean-Emmanuel Rochat au Mont-du-Lac

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