Aujourd’hui :
Chronique d’un royaume perdu de Ananda Devi. – Grasset, 2026. – 454 pages

On nous rappelait récemment sur les ondes de la radio, le conseil du philosophe français Michel Serres de lire régulièrement quelques pages d’ouvrages « difficiles » afin de contribuer à maintenir à flot nos facultés cognitives. Je ne partage pas la nécessité de difficulté de cette prescription.
La lecture doit rester un plaisir simple et non pas un fastidieux rubik’s cube mental. Et que l’accessibilité d’un texte sache mener à la satisfaction, la connaissance, l’épanouissement et la (re)découverte d’idées, de convictions et de territoires. C’est précisément ce qui caractérise l’excellent « Chronique d’un royaume perdu » de l’autrice mauricienne Ananda Devi. Au mitan du XIXe siècle, lorsque les Anglais abolissent l’esclavage (tout en inventant de nouvelles formes d’exploitation des populations indiennes immigrantes) une petite communauté composée de deux fratries investit une sorte de « terre promise » au sud de l’île Maurice.
Le Bouchon, ainsi nommé car deux bras de rochers protègent sa côte, devient alors le théâtre de l’évolution de cette micro-société au fil des générations qui s’y succèdent dans l’utopie d’un destin en quête d’idéal.
Paulo, le narrateur issu de la seconde génération de la communauté, raconte à la jeune Virgine ce qu’il advint de ses aïeux : amours magnifiés par un huis clos paradisiaque et vies tourmentées par des luttes existentielles.
Un récit riche de métaphores telles l’observation des oiseaux migrateurs quittant les hivers du Nord et qui parviennent épuisés mais persévérants sous des cieux plus hospitaliers. Ou encore la narration d’épisodes moins glorieux tels les vengeances stériles et aussi abjectes que les crimes qui les ont provoquées. L’évocation du racisme, omniprésent, vérole de l’esprit humain, révélé dans le terreau des frustrations et des jalousies aboutissant aux pires férocités. Autant d’évocations affligeantes et tellement contemporaines. Mais aussi, souvent, empreintes d’un humour croustillant qui résonne à la lecture comme une promesse de lendemains teintés d’espoir. Assurément, la lecture de la « Chronique d’un royaume perdu » n’est pas difficile, mais offre à chaque page le loisir de méditer sur notre humanité, notre histoire et notre implication, individuelle et collective dans les sociétés qui nous réunissent, partout dans le monde.
François Chevalier – La Librairie de poche
Tous les livres présentés dans cette chronique littéraire mensuelle sont disponibles à la Médiathèque de la Vallée de Joux et à la Librairie de poche.
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