Collégiennes et collégiens racontent

IV. Les fées du Mont-Tendre Légende du Jura

↖ Chalet de Yens, photo Philippe Reymond, 2001

Les Alpes, dans leurs précipices, leurs gorges profondes, leurs rochers, leurs abîmes, leurs pics élancés, en un mot, toutes leurs beautés sauvages et effrayantes, sont certainement la patrie des légendes et des lieux qui les inspirent. Dans le Jura, si elles sont rares, très rares même, ces histoires qui se racontent autour du foyer, il en existe cependant, et je me mets en devoir de vous raconter celle que j’ai lue dans un vieux bouquin de mon grand-père. 

Tout habitant de La Vallée connaît ce qu’on appelle la Baume du Mont-Tendre, ce grand trou noir d’une belle profondeur. Peut-être que l’un d’eux s’est demandé s’il a existé depuis le commencement du monde ou si quelque catastrophe l’a percée dans les profondeurs de la montagne. Et bien je vous dirai que sur son emplacement existait une grotte habitée par des fées, sans doute chassées de leur patrie naturelle, les Alpes, et qui vinrent s’établir dans ce lieu solitaire. Elles furent trompées dans leur attente, car à la place qu’occupe à présent le chalet de Yens, les moines de l’Abbaye du Val de joux, firent bâtir un chalet et y mirent des vachers. Mais les fées n’eurent pas à souffrir de leur voisinage, car ayant appris quelles n’étaient pas seules sur la montagne sauvage, ils ne se hasardèrent plus sur la sommité du milieu. Néanmoins pour plus de sûreté, les fées tissèrent tout autour de leur domaine respectif une barrière faite d’un tissu semblable à la plus fine toile d’araignée et resplendissant de blancheur. Une fois pourtant, un des vachers, jeune et beau gars, étant perdu parmi les grandes forêts qui couvraient toute la sommité, arriva vers la barrière et vit au travers de la gaze transparente, deux yeux brillants comme des étoiles qui le regardaient. Irrité, saisi de frayeur, il eut cependant la force de rompre le charme et courut jusqu’au chalet où il tomba mort sur le pas de la porte en criant : les fées ! les fées ! 

Ce fait fit beaucoup d’impression au chalet et l’on se tint encore plus sur ses gardes qu’auparavant. 

Bien des années se passèrent, régulières et monotones et n’amenant d’autres changement que la mort des vieux vachers et l’arrivée de jeunes. Quand un beau jour on frappa à la porte du chalet. C’était un beau jeune homme brun, aux yeux vifs, à l’air entreprenant. Il demanda à un vacher de l’accompagner au sommet du Mont-Tendre. Un des plus curieux s’offrit pour le guider et le conduisit sur la sommité la plus au nord (le Mont-Tendre est formé de trois sommités), car dit-il au jeune homme, ce mamelon boisé, là-bas, est habité par des fées et si vous arrivez par hasard à une barrière blanche, n’allez pas vous approcher, et il lui raconta ce qui était arrivé au jeune vacher. 

Le jeune homme ne répondit rien et depuis ce moment-là. il resta rêveur. Arrivé au sommet, il fut saisi par le magnifique panorama qui s’offrit à ses regards. Mais bientôt ses pensées le reportèrent vers les gracieuses sylphides dont lui avait parlé le vieillard et qu’il se représentait comme dans les contes de son enfance.

Après avoir congédié son compagnon, il resta seul et se mit à songer. Plus il y pensait, plus sa curiosité augmentait. Enfin n’y tenant plus, il descendit lentement la sommité, les yeux fixés au sol, et gravissant l’autre sommité, il arriva bientôt à la barrière blanche. Comme le jeune vacher d’autrefois, il vit sa fée aux yeux d’écarbouille, mais loin d’en être effrayé, ces yeux le charmèrent et le fascinèrent à un tel point que ne se souvenant plus des avertissements du vieillard, il brisa la barrière, et entra dans le domaine défendu. Aussitôt un effroyable craquement se fit entendre, la montagne fut ébranlée jusque dans ses fondements, le sol manqua sous ses pieds, il ne vit que des ombres vaporeuses s’enfuir et… 

Le lendemain, lorsque les premiers rayons du soleil levant caressèrent les sapins noirs, les armaillis virent avec une grande surprise la tête rasée de la sommité du milieu. Des magnifiques forêts qui la couvraient, de la grotte que les fées avaient si gentiment décorée et de ses charmantes habitantes, plus rien ! Plus que des rochers en chaos et un trou béant. Et le vieux vacher en contemplant ce spectacle désolé de dire : 

– Ah ! mes amis, la curiosité, c’est la perte du monde ! 

27 septembre 1890 1, Lina Piguet 2, Ière classe, volume III, p. 127-130. 

R. Rochat

1. Lina Piguet, selon nous sources, serait née en 1872. Elle aurait donc eu 18 ans en 1890.
Il pourrait y avoir là un léger problème de date ! 

2. Parmi les fondatrices du CAS féminin en 1926, et l’excellente peintre combière récemment redécouverte.

↖ Lina Piguet, dans ses lignes sobres et ses couleurs claires et lumineuses, fut influencée par le peintre Laverdet, interné français au Pont lors de la première guerre mondiale. Ses béquilles de blessé de guerre figurent dans les collections du Patrimoine de la Vallée de Joux ! Lina Pi

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