
Les Alpes, dans leurs précipices, leurs gorges profondes, leurs rochers, leurs abîmes, leurs pics élancés, en un mot, toutes leurs beautés sauvages et effrayantes, sont certainement la patrie des légendes et des lieux qui les inspirent. Dans le Jura, si elles sont rares, très rares même, ces histoires qui se racontent autour du foyer, il en existe cependant, et je me mets en devoir de vous raconter celle que j’ai lue dans un vieux bouquin de mon grand-père.
Bien des années se passèrent, régulières et monotones et n’amenant d’autres changement que la mort des vieux vachers et l’arrivée de jeunes. Quand un beau jour on frappa à la porte du chalet. C’était un beau jeune homme brun, aux yeux vifs, à l’air entreprenant. Il demanda à un vacher de l’accompagner au sommet du Mont-Tendre. Un des plus curieux s’offrit pour le guider et le conduisit sur la sommité la plus au nord (le Mont-Tendre est formé de trois sommités), car dit-il au jeune homme, ce mamelon boisé, là-bas, est habité par des fées et si vous arrivez par hasard à une barrière blanche, n’allez pas vous approcher, et il lui raconta ce qui était arrivé au jeune vacher.
Le jeune homme ne répondit rien et depuis ce moment-là. il resta rêveur. Arrivé au sommet, il fut saisi par le magnifique panorama qui s’offrit à ses regards. Mais bientôt ses pensées le reportèrent vers les gracieuses sylphides dont lui avait parlé le vieillard et qu’il se représentait comme dans les contes de son enfance.
Après avoir congédié son compagnon, il resta seul et se mit à songer. Plus il y pensait, plus sa curiosité augmentait. Enfin n’y tenant plus, il descendit lentement la sommité, les yeux fixés au sol, et gravissant l’autre sommité, il arriva bientôt à la barrière blanche. Comme le jeune vacher d’autrefois, il vit sa fée aux yeux d’écarbouille, mais loin d’en être effrayé, ces yeux le charmèrent et le fascinèrent à un tel point que ne se souvenant plus des avertissements du vieillard, il brisa la barrière, et entra dans le domaine défendu. Aussitôt un effroyable craquement se fit entendre, la montagne fut ébranlée jusque dans ses fondements, le sol manqua sous ses pieds, il ne vit que des ombres vaporeuses s’enfuir et…
Le lendemain, lorsque les premiers rayons du soleil levant caressèrent les sapins noirs, les armaillis virent avec une grande surprise la tête rasée de la sommité du milieu. Des magnifiques forêts qui la couvraient, de la grotte que les fées avaient si gentiment décorée et de ses charmantes habitantes, plus rien ! Plus que des rochers en chaos et un trou béant. Et le vieux vacher en contemplant ce spectacle désolé de dire :
– Ah ! mes amis, la curiosité, c’est la perte du monde !
27 septembre 1890 1, Lina Piguet 2, Ière classe, volume III, p. 127-130.
R. Rochat
1. Lina Piguet, selon nous sources, serait née en 1872. Elle aurait donc eu 18 ans en 1890.
Il pourrait y avoir là un léger problème de date !
2. Parmi les fondatrices du CAS féminin en 1926, et l’excellente peintre combière récemment redécouverte.
