Se sont demandés deux vieux au Café de Paudex. J’ai classé ces bougres dans la catégorie des « vieux » parce qu’ils jouent aux cartes, une bouteille de blanc sur la table, un lundi à midi et qu’ils ne se parlaient qu’à l’imparfait ou au passé composé. Au-delà des défis autour de cet élixir doré qui commence à leur enfumer le cerveau (et le dos), ces grands-pères m’ont interpellé par leurs discussions. Ce qui me frappe le plus chez les anciens, c’est que lorsqu’ils parlent de consommation de vins vaudois, ils ne débattent pas sur les aspects économiques mais sur une forme de patrimoine culturel. Pour eux, le terroir est important, mais c’est l’instant ensemble qui prime. Un révélateur historique d’amitiés et de petites célébrations.
Aujourd’hui, nous le savons, ce n’est plus seulement le Chasselas AOC qui souffre mais toute une industrie. Les nouvelles générations boivent moins « comme ça ». Sont-ils moins festifs ? Pas sûr. Moins intéressés ? Peut-être. Est-ce que le monde entier aurait loupé une part d’éducation épicurienne ou est-ce que mes camarades « millennials » (les 30-45 ans grosso modo) n’en auraient plus rien à cirer d’acheter du vin pour leur cave ? C’est vrai, on se pose plus de questions sur notre santé que les générations précédentes. Et avoir une cave de 500 bouteilles – et je pèse mes chiffres – n’est plus un enjeu social ou un accessoire de réussite. Là où la haute horlogerie et la haute couture ont survécu, l’automobile et le pinard traînent la patte… Heureusement pour les vignerons, les Chinois ne sont pas encore réputés pour leurs vins, mais comme toute chose, ça ne saurait tarder.
Je m’arrête avec mes analyses macro-économiques un peu chiantes et je me recentre sur les vins vaudois. Pourquoi sommes-nous prêts à dépenser 35 euros pour une bouteille de rouge italien, qu’on ne connaît pas vraiment, mais qu’on râle pour une bouteille de La Côte à 12 balles ? Comment est-il possible que des Américains, dont le pouvoir d’achat est en explosion, soient prêts à claquer 300 dollars pour un magnum de Côtes de Provence sur un rooftop à New York mais qu’il n’y ait pas un seul nectar suisse à la carte ? On est entre nous, je vais casser du sucre sur les vins français, longtemps idolâtrés, rachetés par des entreprises du luxe, et dont les cépages ne sont même pas mentionnés sur les étiquettes. Parce qu’il faut se l’avouer : les étrangers n’achètent pas Épesses ou Dézaley. Ils paient une image, un univers de marque, un fantasme. Peu importe si c’est du grenache ou de la syrah dans leur soupe de rosé français. Les fines bouches d’outre-Atlantique achètent surtout un petit bout de Saint-Tropez, de Côte d’Azur, un panorama méditerranéen à
6’400 kilomètres.
Alors pourquoi pas nous ? Pourquoi est-ce qu’on ne jouerait pas sur deux tableaux ? D’un côté, le développement conséquent de l’œnotourisme dans notre canton par des expériences fortes et symboliques. Au bord du Léman, dans les Alpes et même dans le Gros-de-Vaud. « Les vins de Suisse, produits d’exception » mêlés aux traditions vaudoises. Des blancs bien pensés, des rouges travaillés et un art de vivre helvétique hors norme. Exploitons mieux nos châteaux, nos vignes, nos champs de blé pour graver des souvenirs indélébiles de nos contrées et de la qualité de notre terroir. De l’autre, la croissance nécessaire de l’exportation. Imaginez des vins communs sous des appellations « Lavaux », « Leman », ou « Mountain », construites avec nos amis valaisans. Projetez-vous vers une identité unique, commune, qui respecte les codes suisses et la force de notre savoir-faire. La promesse de notre accueil légendaire et de notre passion contagieuse pour l’amitié et les relations durables. J’y crois, c’est possible les amis !
Néanmoins, quel en sera le coût, économique et humain ? Qui prendra le « lead » de cet immense chantier laissé trop longtemps à l’abandon ? L’État ? Sans doute. L’investissement de grands groupes ? Certainement. La disparition de certains petits acteurs ? Malheureusement. Et comment ? Avec une vision folle, beaucoup de courage et la fierté de (re)positionner la Suisse sur l’échiquier viticole mondial. La suite au prochain épisode.
Lucien Meylan