
Je les vois, les campagnes de mon village, quand je monte le chemin de la Fuve 1, celui-là même que l’on verra se scinder en deux plus haut, là où il y a le banc. Une branche passe près du cimetière et va plus loin, à l’Épine, au Haut-des-Prés puis aux alpages. L’autre conduit à la vaste zone de champs entrecoupée de bosquets de fayards avec quelques sapins des Grands Billards.
Parfois je m’arrête à mi-côte et je les regarde de manière attentive, les campagnes de mon village. C’est de là qu’on peut les admirer le mieux. Ce sera de préférence sitôt après que les fenaisons soient pour dire terminées. Ces champs-là, tondus de près, laissent alors voir leurs courbes agréables, leurs rondeurs émouvantes. Non aucune cassure en leurs étendues variées, aucune brisure, aucun mur non plus, la terre telle qu’elle fut toujours, simplement améliorée par l’homme au cours des âges.
J’aime à suivre des yeux les courbes douces de cette terre, plonger mon regard dans le vallon dont je connais la fin, là-bas, rejoignant la route des Marichets. Je me réjouis de ces grandes surfaces dont il n’y a de plat vraiment que le fond du vallon que l’on nomme ici la Sagne. Je jouis de mon regard qui tente de cerner l’entier de ce territoire, ce qui reste impossible, car il faudrait pour cela être l’oiseau et monter de cent mètres pour l’embrasser tout entier.
Mon village, en quelque sorte, il enserre une partie du petit lac, est au pied de ces campagnes. Il y a encore ici un bel équilibre. Le développement si impitoyable en d’autres lieux, n’aura pas fait des ravages trop conséquents. On respire. On espère pour ces campagnes une saine préservation. On souhaite que les habitants de ce village puissent toujours en jouir comme je le fais aujourd’hui. Et qu’à l’automne, parce que l’on pâture ces vastes surfaces, ils entendent encore le son doux et nostalgique des cloches des vaches. Quoi de plus beau et de plus réconfortant, d’ailleurs.
Cette terre, je la connais par cœur. Car j’ai appris à la fréquenter de manière plus intime alors que la réunion parcellaire ne fut pas encore d’actualité. Elle ne se réalisa qu’en 1959-1960. Auparavant c’était encore vingt paysans qui possédaient ce territoire, avec vingt petits domaines, avec des centaines de parcelles dans tous les coins. La dite réunion devait cependant faire le tri parmi cette multitude de cultivateurs, si l’on peut les nommer de telle manière. Pour composer des domaines d’une surface suffisante pour que l’on y puisse gagner sa vie. Certains de ces anciens mouraient, leurs terres étaient donc à vendre, d’autres partaient en ville. Et de même ils se séparaient de leur propriété. Mais n’y a-t-il rien de plus incompréhensible dans ce fait que l’on puisse vendre sa terre ? Celle-là même qui avait été cultivée par des ancêtres pendant des siècles ? Dans une histoire simple où l’homme travaille surtout à l’extérieur, et que de tous les coins qu’il anime, il peut voir son village. Et même souvent entendre la cloche de l’église sonner les heures ou le midi.
On avait longtemps travaillé ces champs de manière antique. Ainsi pour les fenaisons, opération qui leur paraissait presque insurmontable, quelques-uns dont les parcelles se situaient près de leur maison, rentraient leur foin avec des brouettes à cadres. Un autre, un peu dilettante, charriait son fourrage sur son camion que l’on voyait arpenter son domaine des Combes Rondes. Mais pour beaucoup, le mieux était encore le cheval et le char à échelles.
Mais voilà, quelque temps après que la réunion parcellaire eut fait son œuvre, on peut situer la date, ce fut en 1964, année de l’Exposition nationale suisse, sans doute suite à des offres promotionnelles alléchantes, plusieurs paysans acquirent des tracteurs. Il n’y eut plus dès lors que de tels engins et les chevaux disparurent du paysage et des écuries. En conséquence les chemins ne possédèrent plus désormais ces deux bandes herbeuses avec les deux rails des bords formés par les roues à cercles, et entre les deux ce petit chemin du milieu pour le passage des chevaux avec le crottin qu’ils abandonnent par-ci, par-là.
En même temps qu’intervenaient toutes ces transformations, les noms précis de ces anciennes parcelles disparaissaient. Qui saurait encore par exemple, situer le Clos à Soupir qui devait un jour porter une petite maison ? Et lequel parmi vous pourrait fixer sans se tromper le Creux du Chat, du côté du Haut-des-Prés. Ou pointer sur une carte les Ecrottaz, avec la Râpe à Paulet, et pas loin le Pré de Jean Goy ? On nommait en d’autres lieux la Cabinette, le Rhigi, le Pilate. Ces noms avaient de la saveur. Mais voilà, l’on ne savait plus qu’en faire. On ne déclinait plus que les toponymes des grandes surfaces. On parlait de cette manière des Crêts de l’Épine, des Grands Billards, de la Sagne ou encore du Plat du Séchey. Ces noms suffisaient désormais à situer l’essentiel de toutes ces étendues. Ces anciens noms sont-ils définitivement oubliés ? Que non, car ils restent inscrits dans les vieux registres cadastraux au même titre que leurs survivants, partie inoubliable du patrimoine toponymique de notre région.
Mon village est ma campagne. Je le dis, moi le seul membre de cette petite société que j’ai constituée dans mes rêves un peu fous : L’association combière pour la protection des champs ! Les assemblées, il est vrai, ne sont pas très régulières ni nombreuses. Mais seul membre, je ne me confronte avec personne, et en ce sens, j’ai toujours raison !
1. Écrit autrefois Fuvaz. La fuve désigne un arbre de toute évidence. Fuve, five.
R. Rochat

