
On lui donne pour compléter cette alimentation misérable et insuffisante, du foin et de la farine. Pour maintenir le lait à une quantité au moins suffisante pour vous faire un fromage par jour. On monte sans arrêt de l’eau. Notre Jura n’offre jamais des réserves suffisantes pour un troupeau de cinquante bêtes et plus en ces périodes de sec. Une seule vache boit une boille par jour, avec cette herbe sèche. Plus même parfois.
Mon père, berger, est dans une angoisse affligeante. Brûlant le jour, trop chaud la nuit, dit-il, dormant dans une chambre de chalet située sous un toit de tôles presque chauffées à blanc. Mon père pourtant, à force d’habitude, ne se déshabille pas ainsi qu’il pourrait le faire. Il garde son habillement ordinaire, juste la veste qui est crochée à la paroi de planches qu’il y a contre l’escalier qui monte aux deux chambres du haut.
Il transpire sans rien faire. C’est dur, qu’il dit alors qu’il est redescendu diner à la maison, au village. Et il attend l’orage qui ne vient pas. Il espère aussi la fin de ce mois de juillet caniculaire. Il souhaite même ardemment que l’on arrive à la mi-août et qu’enfin les jours soient plus courts et les nuits plus fraiches. Tandis que maintenant, il ne fait guère que rester à la cuisine, parce que malgré tout ce chaud, elle garde un peu plus de fraîcheur que l’écurie ou que les chambres du haut. Il y lit le journal. Il ne dit pas, lui, ce sont tous des menteurs. Car les gens de son âge, ils croient que ce qui est écrit est vrai. Il écoute aussi à tout moment de la journée les nouvelles à la radio. Surtout pour savoir le temps qu’il va faire ces prochains jours. Et c’est alors qu’il entend prononcer cette phrase qu’il n’oubliera jamais de sa vie :
– Un temps comme on les aime !
Il n’en croit pas oreilles. Dire des âneries pareilles, qu’il se pense, alors qu’ici l’on crève, que les vaches ont soif, meuglent à vous fendre l’âme et voudraient sans doute descendre retrouver une herbe plus fraîche qu’en ces lieux déshérités. Et qu’en plus l’on ne peut plus dormir de la nuit tellement l’air de la chambre est chaud, presque irrespirable, et cela malgré que la fenêtre reste grande ouverte, par laquelle on entend au loin les cloches du troupeau.
Il se trouve aussi que mon père imagine ce bonimenteur patenté, après qu’il ait débité son speech irresponsable, assis à une terrasse de bistrot, à l’ombre bienfaisante d’un bel arbre, en train de savourer une bière bien fraîche, les doigts de pieds en éventail dans des sandales de plage. Et que celui-là sans doute n’a jamais entendu parler d’un alpage quelconque et qu’il ne sait même pas d’où lui viennent les fromage que l’on consomme, fabriqués dans ces chalets d’infortune.
Et inconsciemment, il pense encore pour compléter le tableau, mon père :
– Toi le bavard inconscient, je voudrais bien que tu viennes ici tenter de dormir dans cette chambre quasiment pénitentiaire en ces débuts de la nuit où le chaud n’est pas retombé. Je souhaiterais en plus que demain matin à quatre heures, tandis que la nuit est toujours profonde et que tu n’aurais presque pas dormi, l’on t’appelle pour aller rapercher du bétail que sans doute tu ne trouverais même pas !
R-Julius.
