Les chemins de l’enfance – Les Rondelets

C’était l’un des champs de notre père, le plus pentu, là où si tu t’encoubles, tu roules en bas. Cela ne nous empêchait pas d’y récolter le maigre fourrage qu’il nous offrait. On était encore de l’association qui comprenait notre grand-père et ses trois fils. On le fanait dans les derniers du vaste domaine de l’aïeul dont les parcelles allaient des Crêts de l’Épine jusqu’aux Vyffourches.

↖ Au printemps, dans la magnificence de la floraison d’un vieil arbre.

Plus haut encore et plus à vent, vous trouviez les Grands Billards, mais avec une parcelle qui avait son nom propre, la Petite Grand-Côte ! Tout cela bien loin du village que l’on apercevait tout là-bas, au bout de la vaste étendue plate de la Sagne avec en toile de fond la Dent dans sa majestueuse silhouette. 

Les employés ou le benjamin de l’équipe avaient fauché le matin de bonne heure, pour éviter les effets d’un soleil vite chaud en se levant qu’il brûlait au cœur de l’été. On le tournait une fois vers les onze heures, et déjà le foin était sec au milieu de d’après-midi. On s’en souvient, il croussait sous les souliers à cause de la profusion de rhinantes velus ou crêtes de coq déjà en graine. C’était aussi un foin très odorant, un petit foin de montagne que le bétail mangerait avec délectation, tout au moins on le suppose. 

Il fallait toujours attendre pour le faner que le champ sous-jacent, qui amenait au niveau du chemin de la Sagne, soit fauché. C’était celui à Toto, de l’épicerie des Crettets. En vertu de la pente, de même nature question fourrage. On commençait naturellement par rassembler celui-ci dans le haut. On amassait le foin en tires 1 qui roulaient vite d’elles-mêmes et qu’il suffisait de pousser un peu pour qu’elles aillent jusqu’à un replat de mi-pente. Masse de foin que l’on reprenait pour la propulser au bas de ce qui restait de la pente. On chargeait alors sur le char à échelles que le cheval de la maison avait tiré sur le chemin, tout en bas du coteau. Ce foin était donc très sec après quelques heures seulement. Il sentait vraiment bon, la récolte d’un champ très maigre où l’on ne mettait que peu de fumier, réservant celui-ci pour des parcelles plus productives. 

Je me souviens, puisque c’était son champ, notre père était souvent présent pour récolter ce fourrage. C’est même lui qui était monté sur le char pour l’arranger au fur et à mesure que les donneurs lui envoyaient les fourchées, des grosses, avec la grande fourche à quatre fourchons. La masse du foin montait. On ne faisait pas le char trop gros, car ce fourrage était si sec en fait, qu’il glissait volontiers sur lui-même sans se tasser. Un char suffisait largement d’ailleurs pour tout le champ. On avait râtelé tout l’espace et l’on voyait l’herbe jaune à ras qui ne repousserait que peu pendant tout le reste de la saison en vertu de ce coin brûlé de soleil. 

Notre père, venu de la laiterie où il avait tourné ses fromages en début d’après-midi, avait ses bleus de travail qui sentaient bon le petit-lait. Pour une fois il avait posé son veston pour se trouver en chemise, manches retroussées et sur lesquelles on voyait ses bretelles. Il ne se dévêtait de la sorte que par les après-midi vraiment brûlants ! 

Tout cela pendant les années où nous étions associés, la grande équipe, quoi ! Vint la séparation. Notre père, comme tout un chacun prenait de l’âge et décida, pour ces Rondelets, de ne plus garder la partie du haut, la plus pentue, pour y récolter du fourrage. Il y planta des sapins. Là aussi je m’en souviens. Nous étions allés les cueillir sur l’alpage. Nous les avions mis dans des sacs de jute d’où nous les ressortions au fur et à mesure que nous les plantions. Ils étaient tout petits voire minuscules. J’étais persuadé qu’en un endroit si pentu et surtout si sec, ils ne prospéreraient pas. Certes au fil du temps, il y eut des pertes. Néanmoins beaucoup de cette plantation survécurent, crûrent et vous font aujourd’hui des plus de dix mètres de haut, voire même quinze et plus. 

De les voir ainsi même de loin, depuis notre maison, vous fait quand même quelque chose. Notre père, avec lequel je les avais plantés, n’est plus, et moi-même, j’ai passé l’âge qu’il avait en ce temps-là. Je suis plus vieux que mon père, pourrais-je dire ! Cela vous interroge. Sur le temps qui passe et sur ce que l’on a pu accomplir en un passé que l’on juge déjà lointain. 

Les souvenirs pourtant ne se perdent pas. Ils vous ramènent à ces champs de peu de valeur, bien que cela fut de l’espace, de la nature en l’état où l’avaient amené les précédents propriétaires. Et je n’oublierai jamais ces travaux des champs sous le soleil le plus chaud de l’année, avec ces rhinantes velus qui craquent sous les pieds, et bien entendu, ce que j’avais oublié de signaler tantôt, cette multitude de petites sauterelles vert foncé presque noires que nos travaux dérangeaient et que l’on pouvait voir sauter d’un endroit à l’autre. Il y en avait même, ce me semble, que l’on retrouverait plus tard à la grange, une fois que le foin aurait pris la direction du village et de la ferme par le chemin de la Sagne à l’époque non encore goudronné. 

On était naturellement heureux quand l’épreuve éreintante des foins se terminait après pas loin de six semaines. Non seulement pour ce champ, mais pour les derniers que l’on faucherait et ramasserait pas loin, à la Petite Grand’Côte, et le tout dernier, tout là-bas, aux Crêts de l’Épine, où c’était une toute autre paire de manches pour y récolter le fourrage. Travaux que l’on a décrits avec délectation il y a quelques années. Car alors, puisque c’était le dernier convoi, l’on rentrait au village placés dessus tandis que la tante dans sa grande et belle robe bleue avait attaché à la grande échelle du devant du char avec sa ceinture de plastique colorée à souhait, le bouquet de belles et longues épilobes que l’on avait cueillies sur un pierrier voisin.

R.-Julius. 

1. Tires, tas de foin amassé en longueur 

↖ Ailleurs, quelques jours auparavant… Couleur IA.

↖ Notre père rentrant des champs. Couleur IA.

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