La pomme de terre bonne à tout faire 

Quatrième chapitre : quand nos gens se souviennent

↖ Les familles combières qui avaient de la parenté en plaine ou au pied du Jura, envoyaient volontiers leurs jeunes se faire « la main » avec les travaux agricoles propres à la région. Ici à St. Denis avec le Titi ou le Simond (deuxième depuis la gauche), enfants de la famille Titouillon. © Photo Léonie Rochat aux Charbonnières.

Samuel Aubert : 

Aux vacances d’automne, tout en collaborant à l’arrachage des pommes de terre, exécuté par l’oncle Léon, derrière Tivoli, on faisait des berbots, c’est-à-dire qu’on cuisait des pommes de terre dans une vieille marmite. Chacune était un berbot. La marmite mangée, on rentrait en s’informant si le goûter était bientôt prêt ! Nous, c’étaient les trois garçons, plus souvent Jean Piguet. Une fois on eut l’audace de faire un berbot à la chambre à lessive, le feu établi sur les dalles et la fenêtre ouverte pour la fuite de la fumée. Une fois aussi, on avait suggéré à la tante Marie de nous laisser faire des bricelets avec de la farine de maïs à la chambre à lessive. La permission obtenue, on se mit au travail. Comment se présentèrent ces bricelets d’une nouvelle sorte, je ne m’en souviens pas 1

Daniel Aubert, fils de Samuel, nous parle à son tour de ces fameux berbots :

Enfin il y avait surtout les berbots. De temps en temps quelques enfants, surtout des garçons, convenaient d’en organiser un. On se procurait alors une marmite de fonte à anse, on y mettait de l’eau, une pincée de sel et quelques pommes de terre que l’on allait cuire sur un pierri, un de ces tas de pierres et de blocs, témoins dans les champs des anciens travaux de défrichage. Tout en maintenant le feu et en surveillant le contenu de la marmite, on essayait de fumer. Mais à défaut de tabac et de vuarbe (clématite sauvage), on se rabattait sur des feuilles de fayard enroulées qui avaient un goût atroce. 

Quand toute l’eau avait disparu, on secouait la marmite et on la remettait un instant sur le feu pour obtenir des grillons et ensuite on se régalait et on rentrait sales et enfumés mais heureux comme tout 2.

Plus proche de nous, Paul-Henri Dépraz évoque les labours et les récoltes des années trente : 

À quoi destiner ce champ retourné ? En général, c’est de l’orge qu’on y sèmera. L’orge qui, voici quelques générations, apportait le pain. Aujourd’hui, bien sûr, la récolte servira à affourager, complément bienvenu pour les vaches laitières. L’an prochain, en deuxième labour, le champ recevra des pommes de terre, provision d’hiver précieuse et même vente possible de quelques sacs. Ce seront des Woltmann, rouges, des Industries, blanches, ou peut-être encore des Roses de Berg… Il y aura évidemment des individualistes qui assurent que la pomme de terre pousse mieux dans un terrain neuf, « en rompue », et qui ne rechigneront pas devant un fossoyage supplémentaire (ou deux !) pour permettre aux plantes de percer la motte dure et compacte 3

Samuel Rochat à son tour se souvient : 

En octobre, c’était aussi le mois des pommes de terre que l’on arrachait. On servait encore les bons vieux crocs. On divisait le champ par « ornes », c’est-à-dire une largeur de 8 à 10 mètres, selon le nombre d’arracheurs et d’arracheuses. Le panier devant nous où on lançait les petites, les gâtées et les « crocées » (celles abîmées par le croc). Les bonnes derrière nous pour qu’elles sèchent, au soleil si possible. 

Au milieu de l’après-midi, la fille allait chercher les 4 heures : thé, pain, fromage. Vers le soir, on ramassait les pommes de terre pour les mettre en sacs. Jean allait chercher char et cheval et on rentrait vers 6 heures. Il fallait alors rentrer les bêtes, les traire et après le souper, encore décharger et vider les sacs à la cave. 

De beaux souvenirs : une fois, deux jeunes arrachaient un champ au bord de la ligne de chemin de fer, Le mécanicien de la locomotive, farceur, leur avait lancé un morceau de charbon. Aussitôt l’un des deux prend une pomme de
terre et la lui lance. Mais le train avançait et le projectile manquait son but et atteignait une bonne dame dans le wagon. Grand émoi à l’intérieur du train ! 4

1 Samuel Aubert, Souvenirs de jeunesse, Éditions Le Pèlerin, 1995, pp. 14-15.

2 Daniel Aubert, Souvenirs d’enfance, Éditions le Pèlerin, 2003, p. 34. Le texte fut écrit en 1991. 

3 Paul-Henri Dépraz, La page tournée, 1996,
pp. 31-32. 

4 Samuel Rochat, Jules de L’Épine, tome premier, 1997, p. 46. Chose curieuse, ces deux auteurs étaient du même âge et firent ainsi leur primaire-supérieure du Pont ensemble !

Patrimoine de la Vallée de Joux

↖ La Vallée cultive toujours des pommes de terre… dans les jardins !

↖ Le croc, à deux ou trois pointes ?

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↖ Le fameux panier à pommes de terre en treillis. Plein, il faisait son poids !

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