La pomme de terre bonne à tout faire 

Chapitre troisième : Trop facile d’acheter en plaine

↖ Les Alphonse aux Grands Billards arrachant les pommes de terre. Photo Georges Rochat d’Alphonse.

Le statistique manque cruellement pour établir un graphique des quantités récoltées pour l’ensemble de La Vallée. Les rapports des préfets envoyés à l’État de Vaud quant à l’état de l’économie de chaque district 1, ne nous viennent en aide que de manière sommaire dès 1887. En général les récoltes sont assez bonnes, ce qui n’est pas toujours le cas pour les céréales dont la production est plus aléatoire. On a ainsi beaucoup de pommes de terre de 1891 à 1894, et en plus de bonne qualité. Pour 1895 une récolte moyenne mais de qualité supérieure. Pour 1899 la culture de la pomme de terre n’augmenta pas, mais la récolte a été bonne et de belle qualité. 

Notons au passage que s’il n’y a aucune note sur la pomme de terre en 1903, il y en a une par contre sur les pommes ! Il n’est pas inutile de s’arrêter quelque peu sur ce sujet étonnant. 

Pour la première fois, les rapports de municipalités signalent une récolte de pommes valant la peine d’être mentionnée. Ces fruits proviennent de pommiers de Russie, dont les plants avaient été mis obligeamment, il y a quelques années, à la disposition des amateurs par l’Établissement cantonal du Champ-de-l’Air, à Lausanne. 

Les pommes sont de très belle venue, parfaitement mûres et d’un goût délicieux. Le public commence à s’intéresser à cette culture ; grâce aux résultats acquis, on peut prévoir un certain développement dans ce domaine si nouveau pour la montagne. 

L’on verra un début de siècle où la pomme de terre est de moins en moins cultivée et souffre maintes fois de mauvaises conditions atmosphériques. Les guerres néanmoins brassent les cartes. Comme par exemple en 1915 : 

Sous l’influence des événements actuels, la culture des légumes et farineux a pris une grande extension en 1915. Pois, fèves, pommes de terre ont été confiés à la terre en beaucoup plus grande quantité que d’habitude. Récolte satisfaisante. Les pommes de terre ont été ici et là atteintes par les gelées précoces ou par la maladie. Il est à remarquer que les pommes de terre d’origine étrangère ont été plus fortement frappées par cette dernière que les pommes de terre indigènes. 

En 1927, pour la rédaction de sa future thèse (1929), en particulier pour la partie liée à l’économie locale, René Meylan demandait des renseignements sur l’état de l’agriculture à deux paysans ou agriculteurs de la région, l’un au Lieu, et l’autre au Pont. 

Voici ce que pouvait répondre Alphonse Rochat du Lieu le 13 septembre 1927 sur l’état de la culture de la pomme
de terre : 

Il y a une vingtaine d’années, la production en pommes de terre suffisait aux besoins de la population, agricole du moins, dans les communes de l’Abbaye et du Lieu. Depuis lors, excepté la période 1914 à 1919 où l’on constate une augmentation due aux prescriptions fédérales (obligation de cultiver une certaine étendue) la culture de la pomme de terre n’a cessé de diminuer. L’anéantissement des récoltes par les gelées tardives de juin et de juillet est la principale cause de cette diminution. 

Quelques chiffres pour la commune du Lieu qui comprend une étendue approximative de 300 à 350 ha de prés et champs. Il y avait en 1919 : pommes de terre, 11 ha, orge 20 ha, avoine 2,5 ha récoltée en vert. En 1927 : pommes de terre, approximativement 3 à 4 ha, orge approximativement 15 à 18 ha et avoine, 2 ha. 

La proportion doit être sensiblement la même dans la commune de l’Abbaye, sauf pour la culture des pommes de terre, plus importante parce que moins sujette aux gelées. 

Dans la commune du Chenit, la proportion des cultures est très inférieure 2

Dans tous les cas la pomme de terre n’est pas à la hausse. Importée de plaine à des prix très populaires, les agriculteurs ayant pour nombre d’entre eux troqué la charrue pour le burin, il devient de moins en moins évident d’en faire la culture en notre pays de montagne. Bien qu’elle s’y était bien adaptée et avait permis à nos prédécesseurs de se nourrir plus aisément dès son introduction dans les années soixante-septante du XVIIIe siècle.

1 Collectif, La Vallée de Joux de 1887 à 1920 vue par ses préfets, Editions Le Pèlerin 1998, 92 pages.
2 Lettres faisant partie d’un fonds René Meylan déposé aux archives du Patrimoine de la Vallée de Joux.

↖ Pendant que les Alphonse récoltent, le beau-père Meyer, venu de Suisse-allemande,
garde la petiote assis sur un sac… de pommes de terre !

↖ Application du plan Wahlen aux Esserts-de-Rive lors de la seconde guerre mondiale. Photo Joseph Locatelli au Pont.

Laisser un commentaire