Histoire: La pomme de terre bonne à tout faire (2e chapitre)
Chapitre deuxième : La pomme de terre sauve la population de la famine de 1816
↖ Les labours à Ique-Dessous vers 1940. Photo Arlette née Berney à L’Abbaye.
En fait la pomme de terre était si bien implantée au début du XIXe siècle, qu’elle permit sans doute de sauver nos gens lors de la famine des années 1816-1817, période dite ultérieurement « les années de misère » 1.
Une note situe le problème :
Observations. Par le présent état résumé approximatif, il conte que l’on a récolté 469 sacs d’orge, 239 sacs d’avoine et 369 sacs de pommes de terre, dont une grande quantité est déjà consommée. Que les graines du printemps vu l’intempérie de cette année, sont de mauvaise qualité et qu’ayant eu quelques fois la neige et qu’il faille garder de quoi ensemencer l’année prochaine, il faudra dans cette commune 211 sacs d’orge, 323 sacs d’avoine et 200 sacs de pomme de terre.
Ce tableau affligeant pour une commune aussi populeuse, mérite sans doute la clémence du gouvernement.
Expédié le présent état le 12 e décembre 1816.
Le syndic de la commune du Lieu. Le secrétaire de la Municipalité 2.
On comprend par cette note que suite aux innombrables intempéries, les céréales furent récoltées en quantités très insuffisantes mais que les pommes de terre avaient passablement donné. Il fallut tout de même compléter par 200 sacs, tout cela pour la commune du Lieu.
On constate par une liste que nous ne reproduirons pas ici que les régions de Haut-des-Prés, et de L’Épine, au-dessus du village des Charbonnières, avaient produit des quantités exceptionnelles de pommes de terre, avec pas moins de 100 quarterons pour chacune de ces maisons foraines. Que ces deux sites soient reconnus pour excellents pour la culture de la pomme de terre avait d’ailleurs été signalé par plusieurs auteurs.
Et que pouvait-on faire de la pomme de terre sur le plan culinaire ? Cuites sans doute à l’eau puis réduites en purée. Ou coupées en tranche pour être rôties sur la poêle. Les röstis ne sont pas encore de circonstance, ni les frites non plus.
L’un de nos concitoyens, Philippe Berney de L’Orient-de-l’Orbe 3, envisageait un usage qui fit réellement recette, et sans doute plus encore à l’extérieur, en particulier en Valais que dans le cadre de notre petite Vallée. Il s’agissait d’user de la pomme de terre pour en faire du pain.
Il a été fait (un moulin à râper les pommes de terre) par Jaques-Louis Reymond, de sur le petit Molard des Bioux, qui, après avoir travaillé sous ma direction, est enfin devenu mon maître et capable de me diriger dans l’exécution de cet instrument. Je lui dois de louer ici le zèle vraiment patriotique qu’il a montré dans cette occasion.
Voyons maintenant le résultat de cette nouveauté : en suivant les expériences de M. de Loys, j’ai fait plusieurs sortes de pain qui toutes m’ont parfaitement réussi, mais je demeure convaincu que ce sont les pommes de terre qui doivent être mises au levain dès la veille, et jamais la farine, parce que dans le second cas, malgré que les pommes-de-terre n’ont pas dû fermenter suffisamment, le pain prend un goût de levain désagréable. Quant au produit des pommes-de-terre râpées crues et panifiées, je ne suis point encore parvenu à obtenir le même résultat que M. de Loys.
…
Quoiqu’il en soit, les résultats que j’ai obtenus (lors même qu’on ne pourrait espérer davantage) sont assez précieux pour combler notre attente. Depuis que mon moulin est établi, plusieurs de mes voisins, à mon exemple, ont constamment introduit dans leur pain environ d’un tiers à la moitié de pommes-de-terre râpées crues ; tous l’on fait avec un succès qui les a réjouis ; à l’avenir ce sera notre pain quotidien 4.
↖ Pétrin ou presse pomme de terre. Daté de 1837, époque où il était sans doute d’un usage régulier. Collection Patrimoine de la Vallée de Joux. Le trou est plus fin sous le tronc afin que l’on puisse obtenir déjà comme une purée qui sera recueillie dans un bac.
Qui se souviendrait que ses aïeux aient mangé du pain de pomme de terre ?
S. Berdez passe à La Vallée en 1835, pour enquêter sur notre situation économique. Il ne s’étend que peu sur le précieux tubercule. Il écrit simplement :
On cultive la pomme de terre à la Vallée, mais toutes les localités n’y sont pas propres, surtout dans la commune du Chenit, où la nature marécageuse du sol et les fréquentes gelées empêchent qu’on en plante autant qu’on le désirerait. Cependant, même dans cette commune, bien des particuliers en récoltent pour leur consommation, et même pour vendre 5.
En ce temps-là, les habitants de la commune du Chenit possédaient environ 50 charrues (gérées pour la plupart en association), la commune de L’Abbaye et celle du Lieu, chacune pour 25 charrues gérées de la même manière à plusieurs.
Pour revenir quelque peu en arrière, Philippe Bridel, grand-père du doyen Bridel, s’il fut pour quelque chose dans l’introduction de la pomme de terre, nous ignorons dans quel sens et par quels moyens il avait pu convaincre ses concitoyens de planter et de manger le légume-tubercule.
Supplément : le pilon à pomme de terre, par. M. Jean-François Robert, de l’Arboretum du vallon de l’Aubonne, objets insolite du musée, 1985, fiche no 15 :
Le pain… la denrée la plus nécessaire à l’homme !
À l’époque où l’agriculture ne connaissait encore ni les semences sélectionnées ni l’engrais qui revitalise les sols épuisés, à l’époque où la terre devait être ouverte et retournée à la force musculaire, sans le recours des machines, à une époque aussi où les denrées coloniales étaient pratiquement inconnues, les années de maigres récoltes prenaient l’allure de catastrophes nationales. La famine alors s’infiltrait dans les villages et décimait les population. Que de noirs millésimes ont hélas jalonné tout le haut Moyen-Âge.
La pomme de terre, introduite chez nous vers 1750 sous le nom de « truffe » ou « truffle » – et cultivée dans les « truffières » – , la pomme de terre mit enfin un terme à l’angoisse de n’avoir pas suffisamment à manger.
Elle fut le pain des pauvres, au propre comme au figuré, les « röstis + matinales ont remplacé longtemps le pain du petit déjeuner dans nos campagnes ! Et dans les zones marginales des Alpes et des Préalpes où le grain était rare, la pomme de terre devait suppléer au manque de farine et entrer pour une part importante dans la confection du pain.
1. On se souviendra que c’est suite à l’éruption du Tambora en 1815 en Indonésie et à ses prodigieuses déjections de fumée, que le climat aurait été perturbé sur nombre de territoire, dont l’Europe. Cette nouvelle famine en fait fut la dernière de cette importance dans le monde occidental. À La Vallée on achète des graines à tout va. Cette situation désespérée nécessite d’établir des listages de toutes sortes, dont ceux en rapport avec la distribution de graines achetées dans les greniers du canton de Vaud, puisque la plupart des habitants sont dans la nécessité de s’en procurer par ce canal.
2. ACL, A9, les noms du syndic et du secrétaire ne sont pas donnés.
3. Philippe Berney, 1767-1839, était né aux Bioux. Sa famille s’installa à L’Orient dès 1770. Lui-même plus tard s’engagea dans la garde-suisse. Lors de la Révolution vaudoise, il joua un rôle d’importance. Voir sous son nom dans histoirevalleedejoux.ch.
4. Feuille d’agriculture et d’économie générale, sur le pain de pomme de terre, par Philippe Berney, août 1813, pp. 62-64, no 26.
5. S. Berdez, Notice sur l’industrie agricole et manufacturière de la Vallée de Joux, 1835, p. 309.