Se rendre à l’évidence 

↖ Des tas monstrueux, que la montagne ne connut jamais.

On était montés sur le pâturage avec des skis de skating, très mauvaise idée. Tu ne tiens pas sur la neige glacée, tu files comme un diable sur la moindre pente pour aller t’étaler un peu plus loin, encore tout heureux de pouvoir constater que ta carcasse est toujours entière et que tu as la possibilité de te relever. Des fois, lassé des chutes, tu en arrives à marcher, et même que tu enfonces jusqu’aux genoux, tant le sol est chahuté. En fait il est sidérant de constater les erreurs que l’on peut commettre après des années et des années d’expériences tous azimuts. À croire que plus tu vieillis moins tu en sais ! Acceptons-en l’augure, car on ne se changera pas. 

On était arrivés sur la montagne pour constater un singulier éclaircissement de la futaie après trois ou quatre ans d’exploitation intensive, voire excessive, à cause des problèmes rencontrés par l’épicéa. On avait une nouvelle fois la conviction qu’il ne resterait bientôt plus aucune de ces grandes fuves avec la beauté d’un tronc sans branches sur plus de dix mètres et un mouchet de branches, tout là-haut, à près de 25 mètres. Le sapin est noble et beau quand il a de cette manière poussé tout droit à l’assaut du ciel, laissant les essences voisines à la moitié de sa hauteur. 

On exploitait désormais même en hiver. Les traces du débardage étaient visibles un peu partout, plus ou moins profondes selon l’épaisseur de la neige. C’était un véritable lacis de ces marques de chenilles, car pour être apte à travailler dans ces conditions et pouvoir actionner une panière ou engin de débardage, il n’y a que cette possibilité, les chenilles. Ce qui, dans les endroits où la neige est absente et où la terre a dégelé, cause des dégâts atroces, des plongées dans le sol à ne pas le croire, des trous remplis d’eau, plus ou moins gelée, bref, la vraie destruction de ton pâturage, et pour toi une désolation sans borne. 

Il y a cependant que l’on peut s’habituer à tout, et qu’à ces dégâts, toi qui pensait qu’une seule branche sur ton pâturage pouvait gêner, et que tu la ramassais pour la jeter dans le bois, tu faisais de même avec nombre de cailloux que tu rencontrais, il te faut les ignorer. Pour arriver à la fin à une telle dose d’indifférence, qu’ils auraient arraché le toit de ton chalet avec leurs grosses machines, que tu l’aurais presque accepté. Le temps de tout tenir, de tout retenir, était révolu. C’étaient les grandes manœuvres, dont les traces, si elles n’étaient pas réparées, demeureraient à jamais. Car les boursouflures que l’on fait avec un gros engin sur le pâturage, elles se durcissent rapidement pour que l’herbe en prenne possession de manière définitive, expérience à la clé. 

Les piles de bois débardées au printemps passé, auxquelles on avait rajouté les billes de ce début d’année, avaient constitué des tas gigantesques, de ceux-là que la montagne n’avait jamais connus depuis les débuts du monde. C’est par cette immensité que l’on pouvait augurer que les épicéas ne seraient bientôt plus qu’un souvenir. Seuls subsisteraient les plus jeunes avec l’espoir malgré tout qu’ils puissent survivre. Cette situation était nouvelle, que n’avaient jamais connue nos prédécesseurs, et le comble, c’est qu’il n’y avait rien au bout de cette déforestation, on n’entend par là aucune compensation financière. 1.- l’arbre nous avait dit le patron de l’entreprise ! Et les dégâts avec ! 

Il y aurait eu de quoi pleurer, s’arracher les cheveux, accuser on ne sait trop qui de cette situation lamentable. Stoïquement on l’acceptait. Et puis aussi on était rentrés au chalet qui nous avait accueillis dans sa placidité habituelle. Il y faisait curieusement moins froid que d’ordinaire en hiver. On put le visiter, sous forme de contrôle, toutes les pièces, y compris les chambres du haut.
De la fenêtre on apercevait ces monceaux de bois des deux côtés du chemin qui n’était plus guère qu’un cloaque boueux, mais aussi tout autour du chalet, il y avait la forêt clairsemée qui serait désormais le propre de ces lieux. Les feuillus, en principe, devraient reprendre la place, disposant désormais d’une lumière infiniment supérieure à ce qu’elle avait été jusque-là. 

C’était le silence. En même temps qu’une certaine forme de plénitude. On oublie ce que l’on a vu d’inquiétant au dehors dans cet intérieur silencieux. Tu es là, mon chalet, tu me protèges, toi, on ne te massacrera pas. À moins qu’il ne s’agisse encore d’un drame alors qu’il aurait pris feu, sous la foudre, par un accident, une imprudence. Le supporterait-on ? Il le faut. La vie a ses misères. Elles s’enchaînent parfois les unes les autres, tandis que notre corps vieillit et perd peu à peu ses facultés, ses merveilleuses facultés, serait-on tenté de le dire. Qui sont celles de voir, celles d’entendre, celles de pouvoir se déplacer encore avec aisance. Celles de comprendre et de pouvoir absorber le milieu qui nous entoure. Ces facultés de surmonter les difficultés, le temps qui passe, et de pouvoir jouir du monde matériel en même temps que spirituel. De faire un tout qui parfois nous transcende et nous emporte là où l’homme trouve sa véritable grandeur et sa parfaite plénitude. 

Les Charbonnières, le 8 février 2026
R. Julius

↖ Malgré la température relativement clémente de ces derniers jours, début février, les lacs sont encore gelés, pour le lac de Joux en partie seulement.

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