
Introduction – la bella Italia –
De manière récurrente, nos hebdomadaires «tout pour le ventre» font l’éloge de l’Italie via sa prodigieuse culture culinaire. Buonissimo. Delizioso. Meraviglioso.
Certes la cuisine italienne est parmi les meilleures qui soient. Il suffit de considérer quelle quantité inouïe de produits et de recettes se sont exportées à travers le monde entier.
Mais l’Italie, c’est quand même autre chose. De plus complexe. D’une culture artistique sans précédent dès la renaissance, des bâtiments prodigieux construit à la même époque. Et pourtant ce miracle est souvent accompagné d’une histoire tragique. Et si elle ne l’est pas pour toutes les époques, le lot pour l’essentiel de la population fut simplement de pouvoir croûter. Et surtout en ces régions de montagnes pentues et de faible production, où celle-ci n’arrive pour dire jamais à faire vivre les familles par trop nombreuses. Il y eut en conséquence des émigrations de masse extraordinaires. Nous ne connaissons pas le nombre de tous ces émigrés partis pour tous les points du globe. Il doit être prodigieux.
Nous n’irons pas plus loin dans l’analyse. Nous retrouvons simplement un tout petit coin des montagnes bergamasques pour en exprimer un peu, un peu seulement, l’ambiance paysanne d’un temps déjà révolu.
En dehors des clichés que l’on vous offre
Pour une fois il était un peu rendu, à la manière des anciens qui buvaient trop de rouge le soir, se laissant aller après le travail éreintant de la journée. Raison pour laquelle il avait gagné son écurie, non pas pour y cuver le vin qu’il avait bu, n’allons pas si loin, simplement pour méditer. A sa manière. Cette écurie ne connaissait plus de bétail depuis 4 ans. Le troupeau de naguère n’était pas grand, une vache donnant beaucoup de lait, une génisse et un veau élevé avec le lait en surplus de la consommation ménagère. La surface du domaine ne permettait pas d’en garder plus. C’était le 10 août. Il avait fait 36° au cours de l’après-midi. Les pierres d’encadrement des portes, chauffées à mort pendant le jour, étaient encore brûlantes quand on posait la main dessus pour sentir en plus de leur haute température le lisse de cette belle matière. Il était huit heures. Le soleil avait disparu derrière les montagnes, là-bas, spectacle qu’il ne pouvait pas apercevoir d’ici. Seul un peu de lumière lui parvenait encore par la fenêtre au travers de la grille et du treillis, et par la porte restée ouverte. Ce qu’il pouvait encore voir, les deux battants rabattus sur le côté, c’était la vieille citerne hexagonale recouverte de tuiles romaines, on dit copes, et un petit peu de la barrière de bois qu’il y a à proximité pour sécuriser le chemin.
Il venait souvent ici en fin de journée ou même en soirée, alors que tout était
calme et doux, pas un bruit. Il s’asseyait sur la poutre de bois qui déterminait les anciennes crèches, avec les trois ou quatre liens pour autant de bêtes. On sentait encore l’odeur du lisier qui, dans le temps, était recueilli dans une coulisse et au final, par un tuyau passant sous le chemin, s’écoulait à quelque distance de là pour disparaître dans un puits perdu. Ni vu ni connu. C’était leur méthode. Ils n’en connaissaient pas d’autre et cette situation ne les travaillait d’aucune manière. Pollution, qu’est-ce que cela veut dire?
Assis, là, à voir l’entier de l’écurie désormais transformée en une sorte de petit musée à la gloire de cette paysannerie de montagne en disparition. Il était à bon port, chez lui, tranquille, apaisé, prêt à affronter bientôt une longue nuit un peu trop chaude, là-bas dans la maison pleine d’escaliers et de balcons de bois.
C’était une lumière douce qui avait envahi cette écurie voûtée, avec la mangeoire sur laquelle il était assis. Il admirait, tranquille, sans bouger, presque statufié, la surface entière de cette étable bien dans le style des gens d’ici, accueillir trois ou quatre bêtes au maximum, qui vous coûteront de peine et de temps autant que des gros troupeaux dans les exploitations là où elles sont possibles, en plaine de préférence. Il avait entassé là quelques objets anciens de cette vieille campagne, une brouette à fumier, des chaises à traire à trois pieds, des bidons à lait en alu, il basôl, soit cette perche taillée et parfois d’une manière très soignée et artistique, que l’on se met sur l’épaule pour charrier deux seaux de lait ou d’eau à la fois. Faut de l’équilibre. Les femmes s’y entendent mieux que les hommes pour ce genre de transport. Et d’ailleurs elles sont plus résistantes et surtout plus coriaces. Les pentes les plus fortes ne leur font jamais peur. Il y avait aussi les hottes à foin, ces fameuses gabié, que l’on charge bien au-dessus de la dernière tresse, des outils pour travailler la terre, un tronc énorme pour fendre le bois, et là, qui encadrait la fenêtre, une têche, de ce bois dur comme de la pierre que l’on appelle charmille. Il y avait même, pendue à la poutre centrale, qui soutient une voûte un peu trop faible et qui pourrait un jour vous tomber dessus, une clochette que le paysan démissionnaire et si peu content de l’être, lui avait donnée. On pouvait lire dessus le mot Helvetia d’un côté, et Obertino La Sarraz de l’autre. Elle avait jadis été utilisée longtemps dans le domaine de la maison foraine où cet homme était né, Cà di Camerata, et qui maintenant croulait, la pauvre, non entretenue, pourrie par les pluies passant par un toit entièrement découvert, envahie par une végétation que l’on aurait pu croire d’un monde exotique plus que de la région.
Ici le sol de l’écurie était moitié ciment que l’on avait appliqué par couches successives, moitié pavés, aménagé et restauré à la diable dix fois. Il fallait pourtant le garder tel qu’il était, témoin lui aussi de cette paysannerie de montagne si peu fortunée où tous les transports se font sur le dos. Cela depuis des siècles.
Le soleil s’était caché là-bas derrière les montagnes. Un quart d’heure plus tôt qu’il ne se couche d’ordinaire chez lui au pays des Combiers. Il avait allumé les deux ampoules comprises en des lampadaires de fortune, afin de mieux pouvoir méditer. Cela restait une lumière douce. Et il pouvait comprendre qu’il était rentré dans cet intérieur modeste, comme on pénétrerait dans une église. Mais là il communiquerait seulement avec les anciens, tandis que les fidèles, eux, ils prieraient la vierge Marie. Cette vierge Marie si adulée sur cette terre bergamasque ingrate où le sol plat ou de faible déclivité ne représente que le dixième du territoire, d’où aussi anciennement ce fait de tout porter sur les épaules de manière presque définitive. Jusqu’au jour où l’on plaque tout par trop de peine. Marre de s’éreinter sur ces pentes où si tu trébuches, tu roules jusqu’au bas, avec la marque de deux ou trois cailloux restée sur ton corps pour mieux témoigner de ton infortune.
Quelques mouches étaient encore attirées par cette odeur tenace de lisier. Celle-ci ne le gênait pas. Au contraire. Elle l’aidait à reprendre contact avec ce milieu paysan qui désormais, ici tout au moins, n’existait plus ni ne renaîtrait jamais.
Personne dans la rue. Peut-être les derniers habitants regardaient-ils les JO dont il n’avait pu suivre aucun des événements. Il en était si loin, si étranger, vivant dans un monde où n’existait guère que le culte des anciens qu’il n’avait pourtant jamais connus et dont il n’avait que quelques maigres photos, avec des personnages dont il ne savait pas les noms.
Il était bien, apaisé. Peut-être qu’il avait pu parfois se dire en ces mêmes lieux:
– C’est ici que je voudrais m’éteindre. Comme le vieux paysan qui a tout donné de lui-même pour cette terre, moulu maintenant au point de ne même plus pouvoir marcher, et qui considère que sa disparition n’affectera nulle personne au monde, à peine ses proches, là dans le petit hameau où il a toujours vécu.
Vole la mouche pleine de gêne pour ses réflexions, posée tantôt sur le bras, elle y revient toujours, tantôt sur le visage. Insistante au suprême degré. Ce serait bientôt la nuit. Il n’y aurait plus que les deux luminaires pour éclairer encore ce lieu de près de deux siècles, voire plus, où avaient passé tant de bêtes, où l’on avait trait des dix milliers de fois, dans cette odeur chaude du bétail que l’on sait universelle. C’était un beau moment plein de douceur, plein de cette vie que l’on a aimée et que l’on regrettera toujours de quitter.
Avoir connu tout ça, l’avoir compris dans son essence même, n’est-ce pas dans le fond un privilège?
Une hache plantée sur un tronc énorme, une fenêtre avec les traditionnels barreaux, quelques outils de la campagne pendus dans l’encoignure d’une ancienne fenêtre désormais murée, la poutre centrale qui semble diviser l’écurie en deux et où désormais est pendue la cloche des Camerata, cela suffisait ce soir à son bonheur. Il n’en demandait pas plus.
Ymer de la Cà di Musitei.
1 Ce texte en quelque sorte est intime. Et pourtant tous ceux qui ont connu la campagne d’autrefois sauront s’y plonger à leur tour.



