
Nos gens nous arrivent de Vallorbe où ils se sont extasiés devant la source ou résurgence de l’Orbe. De temps en temps ils croisent un char de charbon. Ils franchissent le col de la Pierre à Punex, et voilà ce qu’ils peuvent découvrir :
Tout à coup on découvre la vallée. Nous avons fait un cri de joie et de surprise en voyant son joli lac s’étaler à nos pieds. Il est entouré de petites montagnes, et l’on distingue plusieurs villages sur ses bords. Celui du Pont, où nous allions, est ainsi nommé, parce qu’il est voisin d’un pont jeté sur le lac, qui se rétrécit en cet endroit et prend de l’autre côté de ce pont le nom de lac du Brenet 2. Nous nous sommes amusés à courir au bord du lac, tandis qu’on préparait notre déjeuner ; on voit en face de l’auberge 3 un petit promontoire couvert d’un bois de sapins ; il se reflétait dans l’eau avec ses plus petits détails; mais quant à des bateaux, il n’en est pas question sur ce lac, qui du reste est gelé pendant six mois, presque toutes les années. Le lac de Joux a deux lieues de long ; il est situé à plus de 1900 pieds au-dessus du Léman ; d’un côté, on voit des prés et des habitations, de l’autre des rochers arides ; c’est la Dent de Vaulion qui orne le mieux ce singulier paysage, où tout semble plus petit que dans nos contrées ; les montagnes, les arbres qui bordent les rochers, les maisons mêmes semblent être vues par une de ces lunettes qui rapetissent les objets ; nous n’avons jamais rien admiré de pareil ; c’est un pays très élevé, et situé de manière à ce que le vent y souffle plus fortement qu’ailleurs ; aussi son climat est-il très rigoureux.
Pendant qu’ils déjeunaient, avec de l’excellent café, du beurre de la montagne et du miel qu’on apprécie beaucoup, la mère, Mme Everard, chef de troupe, raconte à ses enfants quelque peu de l’histoire du pays, avec toutes les imprécisions que l’on peut deviner. Elle leur dit, entr’autres détails, que l’on y fabrique des horloges, des montres, des couteaux, des fusils et des pierres fines. Que les femmes brodent de la dentelle, et quoique le pays soit très pauvre, il n’y règne pas de misère. Détail assez surprenant, elle dit encore que la grêle vient souvent ravager les récoltes qui lui sont par ailleurs apparues comme bien chétives, les blés ne s’élevant à guère plus d’un pied de hauteur. Il y a des pommes grosses comme des noix, sans doute des pommes sauvages, et des pommes de terre qui ont très chétives apparence.
Mais ce qu’il faut voir désormais, ce sont les entonnoirs. L’un en particulier, situé vers l’extrémité du lac Brenet par lequel l’eau se vide et s’enfuit sous les rochers pour donner ensuite l’Orbe. Mais où trouver un bateau dans un pays qui en est si dépourvu ?
Charles demanda où étaient les pêcheurs, se flattant de les rejoindre et de les amener. Maman lui permit de les aller chercher avec le fils de l’aubergiste, et au bout d’un quart d’heure, nous les avons vu reparaître dans le bateau qui s’avança vers nous. Charles nous faisait des signes et semblait tout joyeux d’avoir réussi à trouver les bateliers. Nous avons eu le plaisir de passer sous le pont pour entrer dans le lac du Brenet, beaucoup plus petit que celui de Joux. A peine eûmes-nous un peu avancé en voguant sur son eau paisible, que nous fûmes frappés de l’étonnante peinture renversée qui en ornait les rives ; de ma vie je n’ai vu quelque chose de plus joli dans ce genre ; la réverbération des objets était si parfaite, qu’on ne savait où finissait la terre et où commençait l’eau ; et puis les chars, les chevaux et les personnages se peignaient à ravir ; les hommes fauchaient 4 la tête en bas, les grands chars de charbon cheminaient sens dessus dessous, enfin c’était si amusant que nous ne pouvions nous lasser de nous divertir de cette espèce de lanterne magique.
En frontispice de l’ouvrage qui n’est par ailleurs illustré que par cette image, paraissait un dessin hautement romantique qu’il convient de décrire. Selon la position du soleil, la journée serait déjà bien avancée. Nous sommes placés au bord du lac de Joux, à quelque distance à orient de l’Hôtel de la Truite. Charles, tout fier, montre qu’il a réussi à découvrir une barque avec les deux bateliers qui conduiront la petite troupe à Bonport. Trouveront-ils tous la place dans cette liquette d’avant la lettre ? L’Hôtel de la Truite est à droite. En face les Épinettes sous une forme très rocailleuse et là aussi romantique. À sa droite le pont séparant le village du Pont de celui des Charbonnières que l’on n’aperçoit pas. Le dessin ne permet pas non plus d’admirer la longue rampe magnifiquement empierrée qui lui donne accès, travail formidable entrepris par le canton au début du XIXe siècle et dont la démolition sera malheureusement programmée lors de la construction du chemin de fer Pont-Brassus. Cette image, de bonne facture, fort évocatrice, nous fait penser à une autre dans un genre tout différent, où l’on voit Rousseau quitter la terre ferme de l’Île Saint-Pierre pour s’en aller voguer et philosopher sur les eaux paisible du lac de Bienne. Ces dames nous offrent la tenue de l’époque, longues robes et grands chapeaux de paille. Tout cela est vraiment formidable !
Bientôt cependant, nous arrivâmes près des fameux entonnoirs ; j’en avais presque peur, parce que je croyais que le bateau pourrait être trop attiré par ces courants ; eh bien ! ce ne sont que de petits trous à peine visibles, et situés près de l’endroit où l’on a bâti le moulin de Bonport. Ce moulin chemine par le mouvement continuel de l’eau qui sort du lac, et ses roues sont placées dans un enfoncement, qui est bien à quinze ou vingt pieds au-dessous de la rive ; il ne faut pas grand’peine pour y faire arriver l’eau, mais on a dû en avoir pour parvenir à l’arrêter au moyen de grands pieux 5 que l’on abaisse ou que l’on soulève à volonté, et qui peuvent intercepter son écoulement. On entend un grand tapage quand on descend dans ce singulier moulin, tout entouré de rochers, et près duquel on voit l’eau se glisser sous un creux qui ressemble à ceux desquels s’échappe l’Orbe à la prétendue source.
Cet endroit est infiniment curieux et j’aurais eu bien du regret de ne l’avoir pas visité. Avant de rentrer en bateau, nous avons jeté des feuilles d’arbre à côté des entonnoirs, dont j’ai parlé plus haut. Les feuilles tournaient rapidement tout autour de ces petits trous, mais elles n’entraient pas dans le courant. On a essayé, nous ont dit les bateliers, de jeter différents objets à l’endroit où l’eau disparaît, mais aucun n’a reparu au sortir de la rivière, que nous avons tant admirée ; on aurait bien aimé à les revoir, car c’eût été une preuve positive de la communication souterraine qui doit exister 6.
On a dit adieu au joli lac du Brenet, et remonter en char pour arriver au village du Brassus, situé à l’extrémité occidentale de celui de Joux.
Notre brave maman dira encore que l’hiver tout le monde traverse le lac gelé et que même les chars les plus pesants le passent sans danger. Elle précisera que l’on y continue à pêcher en y faisant des trous dans la glace à la manière des Esquimaux. Elle dira que l’amorce, vivante, est placée à l’entrée de ces trous, et qu’elle attire ces pauvres bêtes qui sont bientôt prises et mangées. Elle précisera que les pêcheurs leur ont dit qu’ils faisaient plus de cent trous dans cette épaisse couche de glace et que tous les enfants savent patiner.
Que voilà donc des hivers qui se faisaient vraiment, comme l’on dit, de ceux-là même dont l’on espère chaque année le retour sans être jamais satisfait.
L’entier de ce récit donnera très certainement un jour ou l’autre une nouvelle publication aux Éditions Le Pèlerin !
1 exte transmis par M. Jean-Michel Rochat, de la Grange aux livres aux Charbonnières. Les voyages à la Vallée de Joux, tout au long du XVIIIe et du XIXe siècle, dépassent la vingtaine.
2 ’on écrira lac Brenet à toutes les sauces.
3 ’hébergement se fera à l’Hôtel de la Truite, dit alors l’Hôtel ou Auberge des deux poissons. L’enseigne de cet établissement donnera un jour le motif principal des armoiries du village.
4 e voyage s’est donc donné au cœur de l’été, en juillet ou en août, avant 1839 dans tous les cas, le temps de rédiger ce récit, de le composer et de le mettre sous presse.
5 lutôt des panneaux, dirions-nous, des écluses.
6 n en était encore à chercher des preuves convaincantes que toute cette eau donnait la résurgence de l’Orbe à Vallorbe.
Patrimoine Vallée de Joux
