
Le verdict est tombé ce 18 janvier : par 67% des voix, les Combières et Combiers ont rejeté les armoiries proposées pour la future commune de La Vallée de Joux. Ce résultat net appelle une réflexion de fond. Au-delà des goûts personnels ou des attachements affectifs, il existe des principes séculaires qui régissent l’art héraldique et qui offrent, me semble-t-il, une voie naturelle pour sortir de l’impasse.
L’héraldique : une science de la continuité
L’héraldique n’est pas qu’un art décoratif. C’est une discipline rigoureuse, codifiée depuis le XIIe siècle, qui repose sur des principes fondamentaux. Le premier d’entre eux est le caractère héréditaire des armes : on ne recrée pas un blason existant,on le reprend ou on le modifie légèrement. Les armoiries se transmettent de génération en génération.
Le deuxième principe est celui de la continuité des symboles.Il n’y a pas de raison fondamentale d’effacer des blasons existants lorsqu’une entité nouvelle se constitue. Les armoiries du Chenit, attestées sur une cloche de 1787, celles de L’Abbaye, figurant sur les channes de communion de 1731, celles du Lieu, âprement défendues en 1922 pour y faire figurer Dom Poncet, portent l’histoire de nos villages. Pourquoi les condamner à l’oubli ?
Le troisième principe, peut-être le plus pertinent pour notre situation, est celui de la réunion des armes. Lorsque des entités s’allient – par mariage dynastique hier, par fusion communale aujourd’hui – l’usage héraldique commande de réunir leurs blasons en un seul, par partition de l’écu en deux, trois ou quatre quartiers.
« Trop compliqué » ? Un faux argument
On entend parfois l’objection qu’un écu réunissant trois blasons serait « trop compliqué ». Les armoiries royales d’Angleterre, écartelées de France et d’Angleterre pendant des siècles, puis enrichies des emblèmes d’Écosse et d’Irlande, figurent sur des timbres-poste, des pièces de monnaie, des documents officiels de toutes dimensions. Les armoiries des rois d’Espagne, qui combinent Castille, León, Aragon, Navarre, Grenade et bien d’autres quartiers, ornent les plus petits cachets comme les plus grandes façades. Personne ne s’en plaint.
Un écu tiercé réunissant les armes du Chenit, de L’Abbaye et du Lieu, serait infiniment plus simple que ces exemples royaux. De plus, il aurait le mérite de dire quelque chose de vrai : que notre commune unique est née de l’union de trois entités historiques distinctes, chacune porteuse de son identité propre.
Un précédent historique : les armoiries de district de 1971
Rien d’innovant. Le 3 mars 1971, le préfet P.-E. Rochat convoquait les trois syndics et les neuf présidents de villages à l’Hôtel de Ville du Sentier pour discuter des armoiries du district de La Vallée. L’Office vaudois pour le développement du Commerce et de l’Industrie préparait alors une publication présentant les districts vaudois avec leurs armoiries. Pour trois districts – Lavaux, Pays d’Enhaut et La Vallée – il fallait choisir un blason spécifique, le nom du district ne coïncidant pas avec celui d’une commune chef-lieu.
Un projet fut alors élaboré : un écu tiercé réunissant harmonieusement les trois blasons communaux. À senestre (gauche), l’ours et les coquilles de L’Abbaye sur fond d’or. À dextre (droite), Dom Poncet du Lieu sur fond d’or barré d’azur. En pointe, sur fond de gueules, la clef, l’épée et le mousquet du Chenit. Ce projet, conservé dans les archives, témoigne que l’idée de réunir nos trois blasons en un seul n’est pas née d’hier.
Une pratique déjà en usage
Plus remarquable encore : cette solution existe naturellement depuis des décennies dans la vie quotidienne combière. Les lecteurs de La Feuille d’Avis le savent bien. La déchetterie intercommunale, les panneaux signalant une action conjointe des trois communes – partout où il a fallu symboliser l’unité de La Vallée tout en respectant ses composantes, c’est cette réunion des trois écus qui s’est imposée.
Ce qui fonctionnait pour l’intercommunalité peut fonctionner pour la commune fusionnée. Mieux : cela prend désormais tout son sens. Hier, trois communes distinctes choisissaient de montrer leur union. Demain, une commune unique pourra légitimement porter dans ses armes le souvenir de ses trois origines.
Une proposition respectueuse de l’histoire
Je plaide donc pour que le Copil, dans sa nouvelle démarche participative, considère sérieusement l’option d’armoiries composées réunissant les trois blasons historiques. Le gueules et l’argent du Chenit, l’or et le sable de L’Abbaye, l’or et l’azur du Lieu – ces couleurs « chaudes » dont beaucoup ont regretté la disparition – retrouveraient ainsi leur place.
Le mousquet et la clef du Chenit rappelleraient l’Abbaye des Fusiliers et le bailliage de Romainmôtier. L’ours et les coquilles de L’Abbaye évoqueraient les Prémontrés et les sires de Grandson. Dom Poncet du Lieu continuerait sa marche séculaire sur fond d’or et d’azur.
Cette solution n’est pas un compromis tiède. C’est l’application de principes héraldiques éprouvés, qui ont permis à d’innombrables entités de fusionner leur destin tout en honorant leur passé. C’est la reconnaissance que nos trois communes historiques, aujourd’hui unies, méritent de figurer ensemble sur le blason de leur héritière.
Les Combiers ont dit non à l’effacement. Offrons-leur l’union.
Loïc Rochat, Le Brassus