Hommage : Binos - quelques souvenirs

Il habitait avec sa famille un petit chalet qu’ils avaient construit au haut du Crêt du Port, à main gauche quand vous entrez au village des Charbonnières depuis Le Sentier. C’était de fait nos presque voisins, avec Robert Rochat, le père, Binos premier du nom, son épouse Édith Rochat-Buffet, Raymond, Binos deuxième du nom, Armande et Jean-Luc dit Titolet. 

Nous verrions un jour la maman passer devant notre maison avec son petit vélo moteur et son bonnet en forme de morille pour se rendre à la scierie aider son fils Raymond. Celui-ci en effet avait repris l’entreprise de son père, créée en 1922 par le grand-père Jules-Louis, d’où le prénom à rallonge de son petit-fils Raymond Jules-Louis Rochat, décédé récemment dans son sommeil, nous dit le faire-part. Qu’il puisse en être de même de nous tous de cette époque qui voyons peu à peu se rapprocher le bout sans plaisir !

Mme Édith Rochat-Buffet, la maman, était aussi organiste à l’église des Charbonnières. Son fils Raymond devait tenir de ses dons musicaux, puisqu’il apprit à jouer de ce même instrument, le quittant bientôt pour un orgue électronique qu’il put utiliser tout à loisir dans le petit orchestre de bal qu’il forma avec Jämes Berney, le dit ensemble devenant l’orchestre Jämes-Binos. Les amateurs de bal s’en souviendront. Les slows, ça leur convenait ! 

↖ Devant le local du village, avec pour toile de fond le magasin Chez Toto. De g. à dr. Claude Rochat, André Golay dit le Dédé et Raymond Rochat dit Binos. Photo Françoise Nicolerat.

Nous fréquentions la même école primaire du village. Au printemps de 1953, la titulaire de la petite classe, « Mzelle » Élisabeth Vetter, fut remplacée pendant quelques mois par une jeune institutrice venue de la ville, « Mzelle » Françoise Nicolerat. Celle-ci débarqua au début de janvier, dans une période neigeuse et froide, si bien que sa première nuit, passée dans une chambre non chauffée, fut atroce et qu’elle rumina tout au long d’un sommeil qui ne venait pas, l’intention assurée de faire sa valise au petit matin pour rentrer dare-dare à Lausanne. Une Vallée infernale qu’elle avait pu apprendre à connaître cette nuit-là. L’attention de sa locataire, Mme Will, la fit renoncer, et même au contraire, en ces quelques mois, en plus de son engagement pédagogique, « Mzelle » Nicolerat se vit happée par deux sociétés de chant ! Ce fut donc un attachement réel qu’elle offrit à sa région d’adoption ainsi qu’à sa classe de laquelle elle garda un bon souvenir toute sa vie et pour laquelle elle se donna la peine d’établir toute une série de photos dont la vue aujourd’hui ne peut que nous émouvoir. L’un de ces clichés nous permet de retrouver le petit Raymond Jules-Louis à l’âge de 7 ans. Il est probable que nous l’appelions déjà Binos, d’autant plus qu’il y avait dans la classe un autre Raymond Rochat, celui-ci devant un jour reprendre le Terminus. Chacun le connaît sous le surnom, les anciens, de Mouton, les modernes de Sadi. 

Néanmoins peu de souvenirs de Binos nous restent de cette époque déjà lointaine. L’un cependant est inscrit en nous de manière indélébile. Il avait acheté une petite mécanique, de celles que l’on remonte avec la clé qu’elles ont dans le dos. Il nous l’avait présentée. Ce pouvait être un singe affublé d’un tambour. Nous étions dans la petite classe. L’engin était là, tout modeste, sur le lino vert de la grande table de couture. Et ce petit élément mécanique, avec une énergie étonnante, se déplaçait en saccades sur cet espace rigoureusement plat. On regardait ce spectacle, fasciné. C’est qu’on se contentait de peu à l’époque, et nous estimions qu’un garçon qui possédait un tel jouet ne pouvait qu’être heureux   !

Binos devait grandir, en force surtout. Il n’était ni plus épais ni plus grand qu’aucun de nous, mais il avait en lui une force nerveuse qui lui permettait de surpasser tous les autres qui le craignaient. Il usait désormais de cette particularité physique. Au jeu, à la récréation ou à la salle de gym, il envoyait le ballon dans des lancers terribles, au point qu’il valait mieux ne pas être sur la trajectoire de la balle. L’hiver, dans la cour, ses matoles bien serrées partaient comme des balles de fusil, et si vous aviez le malheur de les recevoir, vous compreniez votre souffrance. D’aucuns pleuraient. On le revoit aussi en ces périodes d’automne où l’on montait le bois. Il n’en faisait pas lourd, restant au galetas pour éviter la corvée – son copain Mouton était du même bois ! – ou se tenait sur un palier des escaliers pour vous déguiller la charge des autres, des filles en particulier. Rien ni personne ne pouvait le brider. 

On a accompagné Binos tout au long de l’école primaire où, par paresse sans doute plus que par manque de capacités, il resta jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à l’âge de seize ans. Il formait alors avec son collègue Six-Sous ceux qu’on appelait les grands, en fait les caïds, ceux-là qui, au fond de la classe n’ont plus rien à apprendre et que surtout le régent laisse tranquilles. 

Binos, plus tard, devait reprendre l’entreprise familiale, soit la scierie du village. Devenu scieur affûteur, il put mettre en pratique ses incontestables talents mécaniques pour créer une grosse machine, une targeuse, capable de multiplier désormais la production des pliures. Car voilà, en cet autrefois qui s’éloigne à grands pas, l’activité principale de la scierie lors de la saison des vacherins, était de produire des boîtes. À l’époque l’un ou l’autre de ses employés, livrait encore la « fourniture » à travers le village avec le tracasset pour alimenter ceux ou celles que l’on appelait alors monteuses ou monteurs de boîtes. 

Mais Binos préférait, et de loin, la conduite des véhicules au travail de scieur, et plus c’était gros mieux il appréciait. Ainsi par force mais aussi par choix, il se fit chauffeur de camions, profession qu’il adopta de manière définitive et qu’il pratiqua toute sa carrière auprès de l’entreprise Carlin. 

Ce goût de la mécanique, l’amena bientôt à être dans les fondateurs de la Compagnie du train à vapeur de la Vallée de Joux, où ses talents firent merveille. Il s’engagea à fond dans cette activité complémentaire, devenant pendant des années voire des décennies un cheminot accompli. On le revoit dans ses bleus légers de travail et sa casquette de mécanicien. Nul doute qu’il ait aussi été chauffeur sur les locomotives de la compagnie. 

Cela étant, cette passion du matériel ferroviaire l’engagea à construire une formidable maquette dans les combles d’une maison du village du Pont. Nous ne l’avons hélas pas vue, mais nul doute qu’il y avait là de quoi vous fasciner. On pouvait la visiter. 

Voilà tout ce que nous sommes à même de dire de Binos. C’était un dur, que nous ne croisions étrangement que peu, bien que nous fûmes de ce même bout de La Vallée. C’est ainsi, nos activités différentes nous éloignent, ou plutôt ne nous font plus que vivre en parallèle, et bien que nous ayons passé de nombreuses années sur les mêmes bancs d’école. On s’oublie. On se perd de vue. Et puis un jour, l’on apprend que celui-là qui était votre voisin dans le temps, n’est plus, endormi dans son sommeil.

Ymer dit le Tasson !

↖ Lors d’une course d’un week-end dans la proximité du Mazot de l’Isle, au Mont-Tendre. Photo réalisée par Georges-Hector Rochat. A l’arrière, de g. à droite. Six-Sous, Tasson, La Masse, Mouton, Binos. Devant Loucky, Lolo et Boumate. Les deux groupes, les Pirates du Mont-Tendre et les Ecureuils sont réunis.

↖ Mêmes lieux, Binos gardien de but. Photo Georges-Hector Rochat.

↖ À la scierie des Charbonnières, face à la nouvelle « targeuse », Binos et son employé Capi. Photo Gilbert Hermann, Morges.

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