Immersion dans la nuit polaire

Le Finnmark, on s’en est vite rendu compte, est la région la plus rude de Norvège. Après un vol tranquille de Tromsø à Kirkenes, à peine embarqués dans l’autobus aérien qui dessert par sauts de puce la côte du Finnmark, nous avions changé d’ambiance.
« Les conditions sont limites pour poser à Vardø, vient nous dire le pilote, on va aller voir sur place si c’est possible… ». 15 minutes plus tard, par
30 nœuds de vent de travers, l’avion se balance… prend un coup de gîte et se pose d’abord sur une roue… puis sur les autres ! Apparemment il n’y a que nous parmi la dizaine de passagers pour trouver ça impressionnant. Il est vrai que par ici, le vent c’est le pain quotidien des pilotes ! Et au sol, l’avion est secoué comme en plein vol. Pas de quoi déranger notre voisine plongée
dans sa vidéo.
30 minutes et 2 escales plus tard on survole Kongsfjord dans la lumière gris-bleu de midi, avant de se poser à Berlevåg. Nous ne sommes que trois à débarquer dans la bourrasque !
Luigi est au rendez-vous pour nous conduire jusqu’à Kongsfjord. Coup de chance, le chasse-neige a dégagé les congères et 36 kilomètres plus loin alors que la nuit est déjà noire, une aurore boréale s’agite dans le ciel. Le vent soulève la neige, l’accueil est glacial mais magnifique !
Un village fantôme
Kongsfjord, étrange village fantôme où presque toutes les maisons sont allumées, mais désertes. Une constante dans le Grand Nord norvégien où manifestement l’électricité ne coûte pas cher. Seule une quinzaine d’habitants se terrent, sans jamais se montrer. À part Margherita et Luigi, le charmant couple d’Italiens qui nous louent notre tanière, nous ne voyons jamais personne. Sauf un monsieur qui déblaie la neige devant sa maison et des voisins lettons qui nous font gentiment signe de la main, planqués derrière la fenêtre de leur cuisine. Ah, on oubliait la vieille dame finlandaise, dont nous avons découvert l’existence hier. Elle avait, comme nous, commandé le service public de taxi collectif pour aller faire, sans dire un mot, ses courses à Berlevåg. Parce qu’ici, non seulement il n’y a personne, mais il n’y a rien.
L’être et le faire
Donc, vous l’aurez compris, nous vivons entre parenthèses, dans une parfaite solitude et en vase clos, ce qui n’est pas sans nous rappeler les grandes traversées en mer, à bord de Chamade. Sauf qu’ici, nous sommes statiques. Pour changer de décor nous épions derrière notre baie vitrée la neige, les lueurs du ciel et bien sûr les aurores boréales qui viennent danser dans le tableau figé que notre fenêtre encadre.
Solitude et silence. Pas un murmure, pas un chuintement, pas un chant d’oiseau. Parfois le vent, oui, quand il souffle fort. Silence donc dehors et dedans. Chacun dans sa bulle, comme sur le bateau. Mais on ne tangue pas. On lit, on dessine, on peint (pas facile de rendre des aurores boréales à l’aquarelle), on écoute de la musique, on écrit. La nuit polaire a beau s’estomper, nous résistons mal à la torpeur de l’hibernation. Cocooning d’enfer, lâcher prise obligatoire.
« Passez du faire à l’être, pour avancer dans la sérénité ! » nous serinent les gourous du développement personnel. Eh bien, après une semaine d’être sans rien faire dans notre fjord de la grande nuit, nous commençons à nous demander si le faire n’est pas justement le propre de l’être !
Pour plus de photos, voir le blog : www.chamade.ch
Par Sylvie Cohen
et Marc Decrey

